
Un livre de photographies. En couverture, le portrait d'une femme qui semble dormir. Au-dessus, un prénom et un nom: Yves Trémorin. Et déjà nous savons que nous allons vivre une indicible intensité.
"Etrange l'homme, sans rivage, près de la femme, riveraine", a écrit Saint-John Perse, le poète d'"Amers". Cette citation évoque pour nous Yves Trémorin. Sa série "Cette femme-là" avec sa grand-mère, et sa série de nus de sa mère, en sont la prédilection et la convergence.
Le nom d'Yves Trémorin éveillera certainement l'attention de nos lecteurs, compagnons de route du vendredi en photographie. Le nom de Noir Limite aussi. Noir Limite réunit trois grands artistes: Jean-Claude Bélégou, Florence Chevallier et Yves Trémorin.
Tous trois se sont rencontrés à Arles en juillet 1984. De la convergence de leurs travaux et préoccupations est né en janvier 1986, le groupe Noir Limite dont le manifeste leur colle à la peau.
"Noir Limite est le noir de la matière photographique, cet attachement à la réalité de la photographie, le noir d'une certaine vision du monde, un retour à l'homme, la souffrance, la jouissance, le tragique, à la subjectivité, à une tradition esthétique. Le retour au corps au-dedans, à l'extérieur. La simultanéité de la profondeur de la surface de la peau et celle de la photographie. Une surface, une matière à vif, à nu, une surface qui dise ses entrailles...".
Nous avons largement présenté les deux grandes séries réalisées de concert par le groupe Noir Limite: "Le corps à corps amoureux", "La Mort", qui confirèment son refus de prendre le corps comme un lieu mental, pour l'envisager uniquement dans sa radicalité.
En dessous de l'image de couverture du livre, un prénom: Catherine. Après la grand-mère et la mère, la compagne et la seule nommée dans sa beauté fragile et menacée, presque inquiète du bonheur des jours, de l'ombre qui l'accompagne vers la lumière, de ses gestes qui nomment ses horizons, là où la lumière se détourne.
Yves Trémorin, Catherine, la photographie. En introduisant le livre, Jean-Claude Bélégou va droit à l'essentiel: "Ces photographies, écrit-il, sont les images d'un être à nu, autant dans sa chair que dans son esprit, être revêtu d'une aura, ce rayonnement qui émane au-delà de l'enveloppe corporelle, de la peau.
Ces photographies recèlent la force et la blessure, le rire et la lenteur, l'enfant et la femme. Elles parlent de la fragilité, de la force mystique et, mythique, de celle dont l'existence se trouve élevée à l'essentiel, de la fascination qu'exercent son existence et son vouloir-vivre. (...)
Cette aura est l'effet, la résultante, du travail même de la lumière: autant que d'images du corps, il s'agit d'impressions de la lumière telle qu'elle se dessine, telle qu'elle brille autour du corps, qu'elle rayonne et vibre immobile. (..) Aussi ces photographies sont doublement nues: le corps nu est la ligne de partage de l'ombre et de la lumière. Hormis cela il n'y a rien, en cela il y a tout. (...)
Il s'agit à nouveau d'un travail âpre, sévère, difficile à approprier, en résistance, résistance est le fruit et le prix de l'austérité à la fois violente et retenue du travail d'Yves Trémorin."
Dans "La photographie à la croisée des chemins" (Ed. La Manufacture, 1990), Pierre Borhan avait déjà écrit à propos de la démarche d'Yves Trémorin: "Il travaille l'image jusqu'à ce qu'émanent d'elle ces fluides impalpables qui traversent le corps humain. Le sens du toucher est irremplaçable; la faculté de capter les forces de l'être l'est aussi, autant".
Avec Catherine, cette quête de l'émanation charnelle s'intègre dans une relation amoureuse, dans le jeu d'une connivence au-delà des mots, dans l'expérience d'une séduction au mouvement de ressac. Dans ce balancement noir et blanc, on retrouve l'ombre et la lumière, le près et le loin, le net et le flou, tendresse et retenue, sérénité et qui-vive, chair belle et zones froissées par le temps, proximité et détachement, émotions et failles d'ombre, affirmation et dissolution charnelle, lieu de surgissement et de perte, magie et abîme.
Yves Trémorin ne dit pas son amour, il nous le donne à voir. Il authentifie la fébrile expérience de ses fugitives extases, entre les creux et les pleins de l'intime. "Heureuse, écrit Saint-John Perse, la courbe qui s'inscrit au pur délice de l'amante".
Et la part de Catherine s'enfle comme un désir offert.
Pierre Bastin
(Cette chronique a été publiée dans "Médiascope", le
supplément culturel du quotidien liégeois
"La
Wallonie",
le vendredi 7 mai 1993.)