Gravitation - Regard sur une chronique

Dieter Appelt entre en Photo Poche

Prise de vue, prise de vie


En attente d'une autorisation de publication

Photographie de Dieter Appelt: "----". © Collection privée.

C'est une consécration populaire que d'entrer dans la fameuse collection Photo Poche. C'est ce qui arrive à l'artiste berlinois contemporain Dieter Appelt.
Et on ne peut que s'en réjouir.
Tout à fait originale, l'oeuvre entière de ce photographe sonde l'intimité
partagée entre l'homme et la nature, par la mise en situation de son propre corps
dans la terre, lieu ambivalent des momifications et des naissances.

"Les photographies de Dieter Appelt ne ressemblent à nulles autres. Cependant, elles paraissent faire appel à un imaginaire complexe dont les références sont, à la fois, culturelles et inconscientes. Leur impact demeure avec le sentiment d'une violence froide, peut-être d'un sentiment de crainte, comme si elles avaient un pouvoir de talisman qui leur donnerait une séduction particulière.

Des approches critiques ont insisté, çà et là, sur un pathos lié à la naissance et à la mort, pour décrire une oeuvre s'apparentant certes beaucoup à une sorte de tragédie photographique".

C'est ce qu'écrivait Françoise Ducros dans "Art Press" de février 1987. En novembre 1986, l'exposition Dieter Appelt présentée dans le cadre du Mois de La Photo à Paris, avait obtenu le "Prix spécial du Jury".

Grâce au Musée de la Photographie à Charleroi et à l'Institut Goethe, les Liégeois avaient été les premiers, après les Parisiens, à pouvoir découvrir l'oeuvre de cet artiste essentiel à l'occasion d'une exposition organisée au Musée d'Art moderne, Parc de la Boverie, du 31 janvier au 1er mars 1987.

Et, dans notre chronique du vendredi 13 février 1987, nous mettions déjà l'accent sur la difficulté d'approche de cette oeuvre profonde, ne serait-ce déjà parce qu'elle nous interpelle, qu'elle interpelle ce qui est de plus enfoui en nous. Dieter Appelt s'est fait metteur en scène et modèle à la fois pour construire un imaginaire photographique dont le fonctionnement s'identifie à "la formation archéologique de l'inconscient". La rencontre n'est donc pas aisée. Nous en conviendrons. Mais ce n'est certainement pas une raison pour ne pas aller à sa rencontre.

Nous pouvons donc applaudir l'entrée de Dieter Appelt dans la collection Photo Poche, collection grand public, du Centre National de la Photographie (Ministère français de la Culture), qui va ainsi nous y aider.(*) Par contre, le texte de Michel Frizot nous paraît trop dense, ardu, ce qui n'enlève rien à son intérêt ni à sa pertinence. Mais fallait-il qu'il impose un passage obligé par Pound, Roussel, Joyce ou encore par les "performances" autrichiennes des années 70?

L'oeuvre de Dieter Appelt est abrupte. On ne peut la rencontrer qu'en choc frontal. C'est qu'il n'est déjà pas facile de comprendre que la vie n'est pas innée ni acquise. La vie est un processus dans lequel l'homme est inséré, se débat, où il est autant en danger de vie qu'en danger de mort. Cette oeuvre constitue bien une sorte de voyage initiatique, de la naissance à la mort, étrange, angoissant, passant par les différentes étapes d'une interminable métamorphose.

Dieter Appelt utilise son corps comme un matériau brut, produit de la terre, produit de l'Univers, pour exprimer cette mutation qui se présente comme une sorte de défi au temps, comme un exorcisme du temps, pour assouvir un désir d'immortalité.

Dieter Appelt, "homme de la nuit des temps" comme le définit l'écrivain Michel Tournier, vise par son art à s'inclure toujours davantage dans la terre, ce lieu ambivalent des momifications et des naissances, de l'oubli infini et du savoir premier. Ses photographies sont les épreuves de ces initiations par la glèbe, source profonde de la vie.

Michel Frizot explique bien cette démarche. "Le corps, écrit-il, n'est que le symptôme de l'existence, un point fragile et instantané de l'histoire du monde, à la précarité duquel se mesure l'insoutenable persistance du monde minéral. Dieter Appelt exhibe un corps géologique, enduit de boue séchée; renaissant de la poussière ou déjà retourné à la terre originelle, mais ce n'est qu'une question de délai accordé.(...) Son corps est un signe biologique, amorphe et soumis aux éléments, mais signe d'une pensée active quoique latente, source de vie en puissance...(...)

Il renvoie constamment (...) au choc du présent et de l'Histoire, au chaos des origines et à l'apparition de l'intelligence, au frémissement impatient dans l'immuabilité de la terre".

Le corps, la vie du corps, l'existence soumise à sa propre expérience. Ce n'est plus là de la photographie comme prise de vue, mais comme prise de vie. Dieter Appelt s'est soumis à ces épreuves initiatiques, à cette quête des origines, pour restituer un condensé de la durée, pour retrouver dans son creuset l'image primitive de sa certitude d'éternité.

Pas plus que le Soleil, la mort ne peut se regarder en face.

Pierre Bastin

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(*) Dieter Appelt. Collection Photo Poche, n° 54. Texte de Michel Frizot.
Ed. du C.N.P. 140 pp. 73 photographies en bichromie. 50 FF.

(Cette chronique a été publiée dans "Médiascope", le supplément culturel du quotidien liégeois
"La Wallonie", le vendredi 5 mars 1993.)


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