Gravitation - Regard sur une chronique

Franco Fontana à Espace photographique de Paris

L'invention de la couleur


En attente d'une autorisation de publication

Photographie de Franco Fontana: "-------". © Collection privée.

Jusqu'au 27 octobre, Paris-Audiovisuel propose une grande rétrospective
consacrée à l'artiste italien Franco Fontana, un grand maître trop peu connu.

Selon la définition de Pierre Clément, la photographie, dans le sens le plus général, est une "technique qui permet d'enregistrer et d'intégrer sous forme d'images permanentes toutes radiations électromagnétiques".

Ce n'est que partiellement vrai en ce qui concerne l'enregistrement des couleurs, de leur restitution, de leur multiplication. Il est pour ainsi dire impossible de réunir tous les paramètres nécessaires (type d'émulsion; longueur des radiations, systèmes optiques, temps d'exposition, milieu dans lequel le sujet est photographié...) pour réaliser un enregistrement, une prise de vue, correcte.

L'image couleur obtenue ne correspond jamais à la réalité. La "vraie" couleur du sujet est celle qu'il offre sous la lumière du jour, blanche; or, la lumière est rarement blanche, mais notre perception rétablit par habitude les couleurs changées par l'éclairage. Exemple: nous voyons rosé un visage dans un sous-bois, la photographie le voit verdâtre.

Aussi la prétention de la photographie en couleurs de capter et de reproduire le réel est-elle un leurre et nous fait, à chaque fois, hausser les épaules. Il est impossible de réussir une restitution fidèle des couleurs telles qu'elles sont perçues par l'œil humain.

L'utilisation de la couleur se justifie comme concept, dans la création par laquelle l'artiste peut proposer sa propre unité harmonique.

C'est dire si, jusqu'à présent, peu de photographes "travaillant la couleur" ont trouvé grâce à nos yeux. L'artiste italien Franco Fontana est de ceux-là.

Une naissance significative

Dans son "Dictionnaire des photographes" (Seuil, 1982), Carole Naggar résume fort bien cet artiste tout à fait singulier. "Né à Modène (en 1933), Franco Fontana, après avoir acquis une formation de dessinateur, commence en 1961 à prendre des photos en amateur. A partir de 1968, il élabore un langage photographique personnel, sélectionnant dans un paysage, urbain ou non, deux ou trois éléments à partir desquels il construit un espace à deux dimensions, réduisant les couleurs à deux ou trois. Depuis 1970, il a exposé régulièrement en Europe et aux Etats-Unis".

Il n'en est pas moins vrai que ce grand maître de la couleur reste fort peu connu, trop peu exposé, trop peu publié chez nous. De son passage en Belgique par exemple, nous n'avons qu'une seule trace: la Première Triennale de Charleroi en 1980.

Ce n'est guère mieux en France. Si notre information est correcte, la dernière apparition de Franco Fontana dans l'Hexagone fut au Musée Reattu lors des XVIes Rencontres Internationales de la Photographie d'Arles 1985.

Dans la revue "Clichés" n°18, qui fut en même temps le catalogue officiel de ces Rencontres, Giuliana Scime cerne bien la démarche de l'artiste et ce n'est pas de trop de la citer.

"Il est considéré, écrit-il, comme un maître de la couleur qui a su dépasser les limites imposées par la machine photographique, par la technique et par-dessus tout, par le pouvoir du sujet.

La sensibilité de Fontana, enrichi d'une solide culture et d'une intelligence aiguë, le stimule dans la recherche sous la surface, pour découvrir les secrets intimes qui doivent être contenus dans la réalité externe.

On ne peut, en fait, replacer Fontana dans l'accidentel des choses concrètes, dans la composition d'un monde règlé par les lois du hasard. C'est cette naissance significative qu'il veut nous révéler par ses photographies. Voilà en fin de compte le devoir de l'artiste: l'interprétation plutôt que la description...".

En proposant une grande rétrospective des œuvres de Franco Fontana, Paris-Audiovisuel fait plus que de répondre à un besoin évident et on ne peut que s'en réjouir. C'est une chance qu'il ne s'agit pas de laisser passer (*)

Une exigence intérieure

Dans le livre "Kaleidoscope" (Ed. Arte), Christian Caujolle, directeur de l'Agence VU, pose, on ne peut mieux, les enjeux. "A l'évidence, écrit-il, Franco Fontana est responsable de l'apparition de la couleur dans une photographie marquée par une tradition esthétique et humaniste du noir et blanc et, ce faisant, il est le fondateur non seulement d'une école italienne de la couleur, mais d'une lignée de coloristes du vieux continent qui se sont situés dans sa continuité, que ce soit en accord ou en rejet de ses propos formels.

Cette histoire de la couleur, initiée dès les débuts, prend réellement corps dans les années soixante-dix, avec le travail sur les paysages, regardés comme une riche palette d'à plats sensuels. Corps de paysages alanguis mariant les verts aux bleus et aux jaunes, toiles abstraites répondant à l'espace des mises à plat, camaïeux de teintes délicatement étagées, les paysages sont prétextes à variations brillantes qui n'évitent pas toujours le décoratif mais mettent en place une rigoureuse écriture des teintes...

Franco Fontana se joue des plans, triche avec les optiques et, en vrai photographe, affirme que le réel est tout d'abord prétexte à faire image, que l'espace est une proposition à découpages par le cadre et que le réel fourmille d'aberrations offertes au regard. (...)

A faire redéfiler ainsi l'œuvre d'une vie on sait très vite, que, interrogeant la nature de la couleur comme élément central de sa pratique, Franco Fontana n'a cessé de prendre des risques, installant ce risque comme moteur de sa pratique. Se dégageant sans cesse des formalismes possibles, il a mis en place un état de la couleur en photographie qui, loin des joliesses, interroge la fonction des teintes dans la photographie...".

Et Guy Mandery de conclure dans le texte qui ouvre le catalogue de l'expositioná: "Pour beaucoup, Fontana est et restera celui qui a inventé un nouvel usage de la couleur en photographie. Ce faisant, il aura un peu contribué à modifier notre paysage visuel, notre sensibilité, et notre manière de percevoir le monde".

Mais le maître de Modène a aussi son point de vue. "Mon travail, dit-il, répond à mon exigence intérieure: découvrir une unité harmonique en supprimant tous les éléments de désordre naturel. Ainsi naît un paysage édifié sur de subtils rapports d'espace, de forme, de graphisme et de couleur. La fascination de l'image réside dans le jeu entre la réalité (l'objectif a enregistré ce qui se trouvait vraiment devant l'appareil photographique) et une apparente irréalité".

La conclusion appartient aussi à Franco Fontana: "La photographie pour moi n'est pas une démarche mais une création, elle est donc par conséquence une continuelle invention".

Franco Fontana ou l'invention de la couleur.

Pierre Bastin

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(*) Franco Fontana - Photographies, 1960-1991. Jusqu'au 27 octobre. Espace photographique de Paris, Nouveau Forum des halles 4, 8 Grande Galerie, place Carrée Paris 1e. A cette occasion, Paris-Audiovisuel publie un catalogue dans sa collection "Passeport pour la photographie". Prix: 95 FF.

(Cette chronique a été publiée dans "Médiascope", le supplément culturel du quotidien liégeois
"La Wallonie", le vendredi 11 octobre 1991.)


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