"Il n'est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre; quelques-uns savoureront ce fruit amer sans danger. Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. Ecoute bien ce que je te dis: dirige tes talons en arrière et non en avant, comme les yeux d'un fils qui se détourne respectueusement de la contemplation auguste de la face maternelle;...".
Ainsi Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, avertissait-il le lecteur, dès les premières lignes du Chant premier des "Chants de Maldoror" (1), des dangers qu'il encourait de poursuivre sa lecture. Et il avait raison. Qu'en est-il dans le cas qui nous occupe et qui est plus précisément le photographe américain Joël-Peter Witkin?
On peut se référer à l'essai sur l'abjection "Pouvoirs de l'horreur" de Julia Kristeva (2) pour prévenir les âmes trop sensibles et pour donner, déjà, une petite idée, un avant-goût, du chemin qu'ils vont devoir prendre pour ce voyage dans l'insoutenable de notre vérité humaine: la souffrance et la mort.
"... Non, tel un théâtre vrai, sans fard et sans masque, le déchet comme le cadavre m'indiquent ce que j'écoute en permanence pour vivre... Car l'abjection est en somme l'autre côté des codes religieux, moraux idéologiques, sur lesquels reposent le sommeil des individus et les accalmies des sociétés... Mais le retour de leur refoulé constitue notre "apocalypse,...".
A-t-on affaire à un ambassadeur du crime? A un artiste dissecteur? Joël-Peter Witkin sait qu'il est odieux d'esthétiser l'horreur. Il sait aussi que l'heure de vérité n'a pas d'heure, en tout cas celle qui consiste à restituer À la réalité de la mort son énigme et à l'expérience de la mort son inquiétude.
Et cela, c'est du domaine de l'art, comme peut l'être l'horrible et sublime beauté de l'informe ou de la forme réinventée. Pour exprimer de telles choses, il faut être un grand artiste. Et Joël-Peter Witkin en est un.
Le Centre National de la Photographie, Ministère de la Culture et
de la Communication, à Paris, lui
consacre le 49eme ouvrage de sa
célèbre collection "Photo Poche""
dont l'ambition est d'offrir des livres de photographies accessibles à tous ceux que passionne
un moyen d'expression
dont on
reconnaît l'importance. (3)
La dernière page de couverture de cette étude met aussi en garde le lecteur: "Apôtre de "la désagréable beauté" et de l'anormalité, sans cesse à la recherche de personnages d'exception, difformes ou monstrueux, Joël-Peter Witkin donne à des images qui pourraient n'être que provocatrices une dimension d'icônes laïques, d'allégories sacrificielles.
C'est Soutine ou Bataille qu'il faut citer pour trouver des similitudes dans l'art de sublimer l'horreur. L'oeuvre de Witkin est une danse de mort, somptueusement mise en scêne par le plus visionnaire des photographes." Nous voilà prévenus.
Il crée dans l'exaltation ou, plus précisément, dans l'exacerbation de ses sens et de son cerveau. La morgue est son lieu de travail, la mort, l'érotisme, ses moyens de connaissance. Il vit dans le vertige religieux et culturel. Et la photographie est prise d'un tremblement jusqu'alors inconnu.
Ses oeuvres ont pour titre: Femme allaitant une anguille, Les Epreuves du Christ, Androgyne allaitant un foetus, Venus et Eros au Purgatoire, La Vénus de Canova, Le Baiser, Le Sauveur des primates, Deux femmes avec des irritations d'estomacs, Femme avec tête coupée, Torture du pape en exil, Voyage du masque: phrénlogie, Mort autoérotique, Hermaphrodite avec Christ, reproductions pathologiques...
Né en 1939 à Brooklyn (New York), Joël-Peter Witkin enseigne aujourd'hui la photographie à l'université d'Albuquerque au Nouveau-Mexique. Son oeuvre affirme, dans une parfaite mise en scène et avec violence les d¢viations sexuelles, les difformités, les mutilations, la mort. Il pratique presque systématiquement des "interventions" sur ses négatifs de manière à mieux suggérer la matière, à renforcer ses images déjà très élaborées de ses propres phantasmes.
"Il n'y a pas de libération purificatrice, écrit-il, si on ne prend pas le plus grand risque, en explorant le fond de sa plus grande peur. Explorer l'horreur et la souffrance, sans perdre de vue ce qu'ils contiennent de sacré..." L'horreur, oui, pourvu qu'il y ait le sacré! Etrange comportement, tout de même, qui devrait avoir ses racines autobiographiques, être la conséquence probable d'un traumatisme psychique particulier. Et bien oui, justement, Witkin a sa version des faits. Elle est à prendre ou à laisser.
Witkin confiait ainsi au critique Pierre Borhan (4): "J'ai commencé ma vie comme un garçonnet de six ans témoin d'un accident de la circulation. J'ai vu quelque chose qui roulait en provenance de l'ombre d'une voiture retournée. Cette chose arrêta sa course dans le virage où je me tenais. C'était la tête d'une petite fille.
Dix ans plus tard, j'ai commencé à photographier pour donner un sens à ma vie. Mon travail est le résultat de cette quête. Pour moi, la photographie est la vie. Par la photographie, j'ai créé ma vie. Par la photographie, j'ai mis au défi toutes les choses en lesquelles on me disait de croire. Je crois pour moi-même. Je me dicte mes propres règles. Dans la vie, nous étendons la création elle-même. Nous sommes les dieux de ce monde. En tant qu'artiste, je suis un catalyseur de révélation..".Witkin omet ici une précision formulée ailleurs. Elle a pourtant toute son importance et explique mieux les connotations religieuses. En fait, la tête de la petite fille roula jusqu'à ses pieds. Quant à la scène, elle s'est déroulée un dimanche matin, juste sur le parvis d'une église où il se rendait, accompagné de sa mère fort pieuse, pour l'office religieux dominical.
Dix ans plus tard, quand il commence à photographier, Witkin dit: "Je ne tenais pas un appareil photo... Je tenais son visage".> C'est ce que rapporte Eugenia Parry Janis dans son introduction (3). Pour elle, l'appareil photo de Witkin "est un réceptacle sacré traversé par les raies de lumière, révélateur des mystères de l'existence.(..) Comme si la lumière qui pénètre dans le boîtier de l'appareil était la grâce salvatrice du monde et pouvait arracher à leur prison de douleur ces acteurs d'une terrifiante beauté pour les entraîner vers le paradis..."
Dans le catalogue de l'exposition du Centre National (5), Antonio Saura note tr£s justement: "A travers ces images bouleversantes, apparaît avec évidence l'ambiguïté d'une intention qui, tout en étant un commentaire sur la relation entre l'art et le mal, peut aussi être interprétée comme une catharsis purificatrice ainsi qu'une parabole de l'humaine condition. La présence du tragico-grotesque conduit de façon explicite, au déchirement de l'expressivité, à la mise à nu des interférences psychiques et culturelles à la perturbation du message.
C'est pourquoi, à notre avis, se détachent de l'oeuvre de Witkin deux thèmes présents de façon obsessionnelles: d'une part la différence sexuelle et de la définition spécifique du corps féminin et d'autre part la référence iconographique chrétienne, focalisée dans l'image du crucifié. (...)
Il est certain que de l'oeuvre de Witkin se dégage une intense beauté, et que son contenu comporte l'horreur magnifiée, l'hyperbole, le dépassement des concepts de bon et de mauvais goût, ainsi qu'un caractère associal, pourvu en même temps d'une pathétique résonance morale, ne provient pas seulement de sa rareté et de son attitude extrême, mais de la densité de certaines présences élaborées et implacables, d'une sûre et miraculeuse cohésion entre la mise en scène, la forme et le rêve.
A l'intérieur de la chambre obscure, face au miroir d'une mise en scène mentale, peut-être pour la première fois dans l'histoire de la photographie, le monde de l'obsession et de la fantasmagorie est devenu réalité.
Le pouvoir de la métamorphose se mue en un lugubre cantique, et à la beauté des monstres produits par le sommeil de la raison, à la beauté explosante-fixe, à la culture esthétique de la cruauté, il faudrait ajouter, face aux oeuvres de Joël-Peter Witkin, l'exaltation d'une horrible et sublime beauté, la célébration d'une beauté inconfortable, comme moyen d'atteindre l'ineffable...".
De son côté, Pierre Borhan s'attache plus particulièrement à la primauté du sexuel.(4) "Parmi les obsessions de Witkin, écrit-il, celles du sexe sont les plus insistantes, les plus fiévreuses. Les affres charnelles sont peut-être les prémisces d'une bienheureuse rédemption. Elles s'obnubilent néanmoins. La perversité, la mutilation, la scatologie sont-elles des passages obligés vers la délivrance?
Witkin ne craint pas d'affronter les tabous, les excès sadiques et masochistes, il ne cherche pas à cacher, à nier la démoniaque bestialité qui barre à l'homme l'entrée du ciel, sauf du septième.
Il combat le cauchemar par la satire ou la plaisanterie, le commandement par le sacrilège. Après le cauchemar, le clin d'oeil...(..)
Cet homme encore masqué, dont l'anxiété est d'abord d'ordre métaphysique, dont la sexualité est plus cérbrale qu'instinctive, est viscéralement un auteur qui s'aventure lÀ où la souffrance et le plaisir se rejoignent, où les folies sanguinaires du corps sont inséparables des archaïques questions posées par Dieu..."
"L'abject et l'abjection sont là mes garde-fous. Amorces de ma culture" écrit encore Julia Kristeva.(2)
C'est l'auteur, Eugenia Parry Janis qui la cite avant de précis: "Se focaliser sur la forme humaine comme dépositaire de l'abjection, c'est toucher aux profondeurs les plus noires de l'imagination contemporaine.(...) Ce qui est vil et méprisable, abject ou rejeté, a le pouvoir de faire reculer les frontières du corps. En tant que témoin de l'horreur, l'abject nous montre la limite de notre condition d'être vivant, et en provoquant la perte symbolique de notre moi, nous donne les moyens de nous recréer, de nous retrouver".
La puissance d'affirmation de cette oeuvre au caractère de subjectivité évidente et où dominent le monstrueux, l'obcène et le pervers ritualisés, le blasphématoire, le grotesque, les fantasmes sexuels, la provocation morale et la mystification élaborée, répond à un besoin profond de transcendance.
Ici, même le burlesque est une réponse au tragique, où le simulacre est lui-même une réponse à une volonté délibérée de brouiller les pistes, à maintenir l'ambiguité conceptuelle de ses profanations. Il ne fait pas que révéler sur chaque visage la mort qu'il contient en puissance.
Cela dit, on n'épuise pas aussi vite une telle oeuvre. D'ailleurs, telle n'est pas notre ambition.
Il faut tenir compte, comme le fait Catherine Legallais (5), des références culturelles dans l'oeuvre de Witkin, riches d'allusions visuelles et littéraires, de citations de l'histoire de l'art et de citations religieuses. On peut suivre aussi Eugenia Parry Janis quand elle écrit: "Façonneur de reliques des corps miraculés, il les distribue grâce à l'expression graphique la plus reproductible. Les photographies sont des reliquaires, préservant les têtes tranchées, les bras, les jambes et les corps merveilleux..."
Cependant, il ne faut pas perdre de vue quelques petites phrases consenties çà et là par Witkin. "Nous avons en nous le besoin d'exprimer l'histoire de cette lutte (NDLR: entre le bien et le mal), de créer une anthropologie visuelle imprégnée de l'héritage sur lequel se fonde toute vie, de représenter dans l'espace la peur et l'émerveillement d'exister."
A l'égal de Dieu qui permet les petites filles décapitées, il crée, lui, pareil à un enfant dieu, en rassemblant les morceaux ("Nous sommes les dieux de ce monde" dit-il) pour l'émerveillement d'exister malgré, les monstruosités de la vie.
Et il n'y a que les enfants pour, entre hallucination et éveil fiévreux, entre apparition informe et cauchemar, déployer dans l'innocence absolue, tout le charme atroce de l'imaginaire, toute la folie des imaginations enfantines somptueusement tragiques. La poupée désarticulée monopolise toutes les affections, toutes les tendresses...
Comment traverser la mort en envoyant son siècle en enfer? Vous qui pénétrez dans cette oeuvre où grouille l'impitoyable vérité de l'obscure condition humaine, mais où le noir, pourtant, contient la trace virtuelle de la vie, sachez que la pensée du créateur Joël-Peter Witkin, à l'égal de Dieu, peut é¢pondre. Elle pense, donc elle façonne le photographe et l'objet qu'il photographie, dans l'insistante blessure du monde.
Plus que comme grand ordonnateur de l'horrible, Joël-Peter Witkin s'institue comme paradigme du mystère de la souffrance universelle. C'est que, peut-être, il voit bien au-delà de ce qu'il peut exprimer: cette loi qui enchaîne les créatures à l'existence pour les faire souffrir, est un leurre qui pourrait bien cesser d'être éternel.
Un jour, peut-être, s'élèvera sur la grand-place d'Albuquerque, une statue de Joël-Peter Witkin, enfant dieu habillé en dragon, et terrassant cette immonde farce divine de la rédemption aux ailes de charognard.
Joëll-Peter Witkin nous parle de l'émerveillement d'exister. Sachons l'entendre.
Pierre Bastin
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(1) Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont. oeuvres complètes: Les
Chants de Maldoror, Poésies, Lettres, Bibliographie. Edition établie
sur l'édition originale de 1869-1874.
Librairie José Corti, 1963.
(2) Julia Kristeva: "Pouvoirs de l'horreur", Essai sur l'abjection. Editions
du Seuil. 1980.
(3) Joël-Peter Witkin. Centre National
de la Photographie, Ministère de la
Culture et de la Communication. Collection Photo Poche, n° 49. Texte de
Eugenia Parry Janis. 144 pages.
Prix:50 FF.
(4) "La photographie à la croisée des
chemins" par Pierre Borhan. Ed. La
Manufacture. 1990 et "Les abus de
l'homme, les signes de Dieu", revue
"Clichés", n° 29.
(5) Catalogue de l'exposition organisée en septembre-novembre 1989
au Palais de Tokyo par le Centre National de la Photographie.
(Cette chronique a été publiée dans "Médiascope", le
supplément culturel du quotidien liégeois
"La
Wallonie",
le vendredi 14 février 1992.)