
Il y a longtemps que nous en rêvons: demander à une centaine de photographes leur définition personnelle du portrait. Il suffirait déjà de relire tous les numéros de la revue "Clichés" pour en obtenir un certain nombre. C'est d'autant plus vrai si on suit Christian Caujolle pour qui l'histoire de la photographie, c'est bien celle du regard ("Clichés" n° 37). Ce pourrait être celle du portrait.
Dans ce même numéro, on peut lire: "August Sander avait choisi de photographier "L'Homme du XXe siècle", parcourant l'Allemagne en tous sens; Richard Avedon s'est récemment attaché à faire le portrait des habitants de l'Ouest américain; Penn avait fait poser les "petits métiers" dans son studio parisien... L'histoire de la photographie est parcourue de ces essais plus ou moins systématiques où le premier rôle de la camera est de documenter, même si l'artiste transparaît au-travers de son uvre. Les uvres de ces portraitistes sont-elles des portraits ou des documents?
Toujours dans le même numéro de "Clichés", en introduisant le portfolio consacré À Andrew Roth, Dalia Manor note: "Les portraits réalisés par Andrew Roth ont le pouvoir unique de métamorphoser l'expression fugitive d'un visage anonyme en expression chargée de trouble et de drame..."
Et qu'en est-il des photographies de Humberto Rivas, que nous présente l'Espace photographique Contretype? (*) Nelly Schnaith répondait déjà à cette question, toujours dans ce même numéro de "Clichés". "Qu'est-ce qu'un portrait photographique? Perogrullo affirmerait que c'est l'image d'un être humain captée par l'appareil. Moi, par contre, cette question m'inquiète parce que je ne trouve pas de réponse clairement définie.
Qu'y a-t-il de commun entre l'éternité condensée dans le hiératisme intense d'un daguerréotype et la présentation d'un modèle idéal filtré par les ornements pictorialistes; entre l'énigme d'une silhouette réelle drapée de pied en cap et la projection ambiguë d'une ombre humaine qui ondoie sur le lustre du papier? J'appelle "portraits" toutes ces figures qui s'offrent, s'arrêtent, se cachent, s'escamotent, s'insinuent devant l'il inquisitif de la caméra. (...) C'est là qu'en est la clé: je m'incline à voir un portrait dans toute image qui présente ou suggère de façon exemplaire une condition essentielle de l'intersubjectivité qui se manifeste dans la rencontre de regard à regard.
Le portrait photographique couvre un registre bien plus large que celui de la pose et renvoie au problème général de la figure humaine, depuis son contour précis jusqu'à la vague insinuation de sa présence.
Faire un portrait, c'est "regarder quelqu'un qui regarde, soit réellement, potentiellement ou imaginairement. Mais dans le monde intersubjectif, cette rencontre de regard à regard est en même temps un éloignement dont le vide porte en lui l'énigme de chaque visage humain pour les autres et la fascination qu'exerce la vue retenue de son image.
Un bon portraitiste doit jouer avec lucidité le jeu de l'identification et de la désidentification. Dans son expérience et dans son uvre, il doit occuper sa place et respecter la place de l'autre. Il doit apprendre à distinguer son propre regard et celui de son modèle, et créer l'espace où tous deux trouvent leur place. Pour chaque être humain, l'autre est un support, charnel et symbolique à la fois, de toutes les figures qui ont marqué l'histoire de son désir. Ainsi, tout signe, naturel ou artificiel, qui apparaît sur le visage et sur le corps de l'autre, nous offre un aspect de l'autre, non pas un autre qui est hors de nous, mais celui que nous portons tous en nous.
De son côté, le photographe doit pratiquer un exercice de distancement par rapport à son propre moi, en se mettant à la place de l'autre. Ceci ne signifie pas tant s'identifier à l'autre que se désidentifier de soi-même ou, tout au moins, des figures de soi reconnues et permises. Il est très difficile de voir l'autre lorsque nous le regardons et c'est là une sagesse que ne garantit pas la simple utilisation de l'appareil.
Dans les portraits de Humberto Rivas, la netteté, quasi obsessive, de l'image, la précision et l'austérité du fait plastique, contraste avec la propre personne exposée et définie. Il semblerait que ces êtres se prêtent avec goût au double jeu de se cacher pour être découverts et de nous influencer ostensiblement afin d'échapper à la demande implicite dans l'acte de les contempler: Qui es-tu?..."
C'est là, assurément, le côté fascinant des portraits de Humberto Rivas. L'il voudrait s'en détacher qu'il est, sur le champ, réaimanté par leur attraction magnétique, entre le ludique le plus innocent et la pure provocation délibérée, quasi perverse parce que entière.
Nelly Schnaith choisit l'opportunité de l'exposition à l'Espace Contretype pour compléter son approche de Rivas. "Dans ses photographies, écrit-elle, le jeu inépuisable des apparences visibles adopte la figure d'une simplicité volontaire et dépouillée. La pureté quasi obsessionnelle de ses images, la précision et l'austérité du fait plastique n'efface pas cependant le jeu ambigu et inquiétant qui se dévoile devant la contemplation de ses portraits et paysages.
Le silence qui nous parle, un silence secret et érosif qui laisse transparaître l'uvre du temps dans l'intemporalité même de ce que la photo a immobilisé. Dans ce témoignage, fruit de douze ans de travail en Europe, paysages et personnages se mettent au service d'une vision qui rehausse le caractère particulier de l'art photographique dont l'excellence consiste plutôt à faire voir des réalités invisibles..."
Humberto Rivas le concède lui-même: "J'aspire à une photographie formellement austère, avec une position critique face au thème choisi, pour parvenir à travers cette critique au document; ce qui ne veut dire en aucune façon, réalisme."
Nous revoici au point de départ, avec Sander, Avedon et le rôle du photographe qui est de livrer des documents. Ce serait donc dans cette seule perspective, celle d'un sujet absent de sa réalité, que le portrait est envisageable dans sa part d'invisible. C'est bien cette part que Humberto Rivas arrive à nous faire désirer, visiblement.
Ce raccourci de l'analyse est tout de même à angle droit et mérite la précision. Dans ce contexte, la notion même de document doit être envisagée, non comme pièce à conviction, ni comme preuve, mais bien comme source; et source à l'opposé de cible. Source comme foyer, c'est-à-dire comme lieu d'énergie, donc lieu d'influence. Rivas nous met sous influence.
Pierre Bastin
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(*) Espace Photographique Contretype, Hôtel Hannon, avenue de la Jonction,
1, 1060 Bruxelles-Saint-Gilles. Ouvert du mardi au dimanche inclus,
de 13 h à 18 h, jusqu'au 28 avril.
(Cette chronique a été publiée dans "Médiascope", le
supplément culturel du quotidien liégeois
"La
Wallonie",
le vendredi 29 mars 1991.)