Gravitation - Regard sur une chronique

Claude Simon chez Maeght

Moments juxtaposés


En attente d'une autorisation de publication

Photographie de Claude Simon: "----". © Collection privée.

Claude Simon est un écrivain. C'est l'auteur du "Vent", de "La Route des Flandres",
l'un des principaux représentants du "nouveau roman", qu'on a d'ailleurs également appelé l'"école du Regard", le Prix Nobel de littérature 1985. Mais, bien avant l'écriture, la photographie s'était imposée à lui comme un art autonome et il avait entrepris
d'en explorer les possibilités. En noir et blanc de 1937 à 1962, en couleurs ensuite,
s'est ainsi construite une œvre gardée secrète et qu'il nous est donné de découvrir.

L'œuvre photographique que nous propose Claude Simon aujourd'hui est une découverte dont la paternité revient au photographe Jean Dieuzaide, fondateur et directeur artistique du Château d'Eau à Toulouse. Celui-ci a fait un choix de 120 tirages en noir et blanc, sans thème spécifique: des gitans, des nus, des portraits, des graffitis, des scènes de rue et des paysages essentiellement de la région de Perpignan, et les a réunis dans une exposition qui s'est tenue au Château d'Eau du 9 avril au 4 mai dernier.

Fort heureusement, une monographie regroupant ces mêmes œuvres prend la relève. Dans cet ouvrage intitulé "Photographies", publié par les Editions Adrien Maeght, Claude Simon commente son expérience dans un texte inédit préfacé par Denis Roche. (*)

Pour atteindre le photographe Claude Simon, il n'est peut-être pas inutile de repasser un instant par l'écrivain Claude Simon et de s'en remettre, pour la circonstance, au romancier et essayiste Bernard Pingaud. Dans "Ecrivains d'Aujourd'hui (1940-1960), (Ed. Bernard Grasset), Bernard Pingaud nous indique la piste à prendre.

"Avec une inlassable, patiente et furieuse obstination, éliminant peu à peu l'accidentel, progressant dans la voie de la rigueur, creusant de plus en plus profondément le même trou, Claude Simon poursuit de livre en livre une recherche dont la très belle phrase de Pasternak, citée en tête de L'Herbe, donne la clef: "Personne ne fait l'histoire, on ne la voit pas, pas plus qu'on ne voit l'herbe pousser".

Ce mouvement obscur et puissant, qui n'est pas "fait" par les hommes, mais qui se fait à travers eux, qui les pousse avenglément vers une issue dramatique dont ils n'ont pas le pouvoir de se détourner, est en vérité l'unique sujet de ses romans. (...)

L'intrigue, (...) devient, à mesure que l'œuvre progresse, de moins en moins importante, les personnages tendent à se fondre au sein d'un vaste anonymat, et le Temps, cette réalité majestueuse et secrète, occupe toute la place laissée libre par le retrait de l'anecdote.

Si l'homme ne fait pas l'histoire ou si, pour reprendre l'expression d'un personnage de L'Herbe, sa vie se présente comme un destin qui lui reste à jamais étranger. L'univers de Claude Simon est dominé par la fatalité. (...)

Ses personnages vivent sous le signe de la prémonition, voués à l'universelle dissolution des êtres et des choses, témoignent d'un irrésistible penchant à l'effacement mais aussi d'un acharnement à être, à être comme l'herbe pousse, c'est-à-dire pour rien, dans un monde dont la seule signification est de durer.

La phrase immense, avec ses détours minutieux, ses longues plongées, ses redites, avec le cortège triomphant et pesant des participes - qui sont autant de moments non plus déroulés, mais juxtaposés, comme une série d'instantanés photographiques (Antoine Montès exerçait le métier de photographe et Le Vent, déjà, nous était présenté comme la "restitution d'un retable baroque") - est alors l'image même de ce remous à la fois interminable et stagnant, "le monde poursuivant son existence compliquée, inquiétante et incompréhensible sous cette forme rassurante et perfide de l'apparente immobilité"...".

Quelques mots comme: temps, destin, fatalité, durer, moments juxtaposés, apparente immobilité, suffisent pour nous introduire au cœur même de l'acte photographique de Claude Simon. La voix de la mémoire domine et les images introduisent une durée.

Sous le titre "De la ténèbre inverse", l'écrivain et photographe Denis Roche ouvre cette monographie par un texte admirable. "Le passage de la beauté est continu, écrit-il. Nous autres, ses chalands occasionnels, n'avons d'autres recours que sa saisie momentanée, un peu de caresse d'elle, des gestes ici et là que nous nous partageons, un vertige assez souvent, un début d'ébranlement de soi à peine, et presque rien la plupart du temps, une chose à peine effleurée mais qui passe elle aussi et l'accompagne.

Entre elle et nous, courant toujours avec son maintien impeccable, le temps, continu lui aussi, jamais autre chose que parallèle, et dont le passage nous entoure sans jamais nous saisir. (...)

La beauté, qui farcit en somme notre vie, serait ce qui reste après le passage du désastre général de nos enthousiasmes: une empreinte, un glacis de tout..."

Pour Denis Roche, on ne pourrait y accéder que par "incursions", que par "convulsion brève de notre esprit." Et d'arpenter chez Claude Simon "l'histoire de l'œil", ses photographies, "sorte de série intempestive de coups d'œil jetés dans une multitude de rétroviseurs". Ce qui est montré, nommé au présent est déjà derrière.

En trois courtes pages, Claude Simon précise encore le sens de l'acte photographique dont le statut, dit-il est aussi ambigu que celui de l'écriture. C'est qu'une image a en soi sa propre existence, indépendante de toute fonction mémorisante ou de conservation.

"Il y a, écrit-il, un point d'équilibre à trouver. C'est à sa recherche difficile que j'écris. Très péniblement, avec beaucoup de ratures. Et c'est à une recherche du même ordre que je me suis livré avec un appareil photographique et une agrandisseuse. (...)

Si, sur bien des points, on peut établir un parallèle entre les différents arts et la photographie, celle-ci possède cependant un assez étrange pouvoir dont ont certainement parlé d'autres que moi mais qui lui est tellement spécifique qu'il ne cesse de m'émerveiller: c'est celui de fixer, de mémoriser ce que notre mémoire elle-même est incapable de retenir, c'est-à-dire l'image de quelque chose qui n'a eu lieu, n'a existé, que dans une fraction infime du temps. (...)

Aucun esprit humain ne peut garder en mémoire ce qu'embrasse le regard pendant une de ces incessantes fractions de seconde que le temps fait se succéder à une vitesse tellement vertigineuse que lorsque je trace la dernière lettre d'un mot, le geste de ma main dessinant la précédente appartient déjà au passé. (...)

...toute production d'image (toile) s'élabore dans une durée, est le résultat d'une méditation, d'une addition et d'une combinaison de présents accumulés, même s'il s'agit d'un peintre non figuratif, et seule, à ma connaissance du moins, la photographie peut saisir et garder une trace de ce qui n'avait encore jamais été et ne sera plus jamais...".

Pour Claude Simon, la photographie témoigne de ce qui n'est pas, c'est-à-dire, de ce qu'on n'a pas le temps
de voir.

Pierre Bastin

---------------------
(*) "Photographies" par Claude Simon. Préface de Denis Roche. Editions Adrien Maeght. Collection: Photo/Cinéma. 148 pages. 107 photographies en noir et blanc. Prix public: 280 FF.

(Cette chronique a été publiée dans "Médiascope", le supplément culturel du quotidien liégeois
"La Wallonie", le vendredi 15 mai 1992.)


[ Photographie | Plan focal | Regard sur le Musée de Charleroi | Regard sur la photographie liégeoise | Liens ]

Courriel :

Copyright © Inc. All Rights Reserved.