Gravitation - Regard sur une chronique

La Recherche photographique

Leçons de ténèbres


En attente d'une autorisation de publication

Photographie de --------: "----". © Collection privée.

"Mais ici l'ombre échappe à l'éloge pour s'ouvrir sur le mythe,
et c'est un récit de création d'un monde qui s'ébauche."

Consacrer un numéro de l'intelligente revue "La Recherche photographique" au thème de la lumière nous semblerait d'un ordinaire, d'une banalité extrême. Encore qu'il y ait lumière et lumière. Mais consacrer ce même numéro 11 à "l'ombre", voilà qui nous enflamme. L'ombre est au corps, à la pensée comme à la chair, ce que la lumière est au soleil. (*)

On a dit, redit, écrit que la photographie est une écriture de la lumière. Voilà qui est bien un raccourci dangereux. Que faire avec la seule lumière? C'est comme vouloir jouer avec un violon sans ses cordes. Tandis qu'avec l'ombre, tout le registre de sa densité, nous touchons au secret de la création. Les habitués du labo (chambre noire) le savent bien!

Mais, il ne nous est pas demandé d'écrire un chapitre sur la question. Même si le sujet ne peut être clos, et si "La Recherche photographique" n'a pas la prétention d'en finir, elle fait dans toutes les nuances, toutes les approches int¢éressantes du sujet.

Le thème est traité dans ses acceptions esthétiques et métaphoriques avec de multiples références à la littérature, au dessin et au cinéma. Soulignons-le aussi, une attention particulière a été accordée aux choix, à la diversité et à la qualité d'impression des images dont beaucoup sont inédites.

Qu'as-tu fait de ton ombre? Les photographes ont quelques réponses et, les auteurs de la revue, quelques idées bien précises. On l'aura compris, il serait vain (et dommageable) de tenter de résumer leurs propos. Aussi avons-nous choisi de glaner çà et là quelques extraits aptes à entretenir la réflexion et de constituer un joli bouquet d'incertitudes propices à la réflexion et à la connaissance.

Conjonction de délice et d'angoisse

Dans son éditorial et sous le titre "La face secrète de la photographie", André Rouillé, rédacteur en chef, pose très habillement la problématique de l'ombre. "L'ombre est la face secrète de la photographie. L'adopter pour thème de ce numéro est une manière de prendre la photographie à revers, de mettre en défaut son étymologie, qui, elle, a privilégié la lumière, l'une des valeurs suprêmes de l'Occident.

Première technologie de la lumière, la photographie est une expression et un vecteur de la modernité du milieu du XIXe siècle. Elle répond à l'une de ses principales utopies: voir plus, plus fort et plus loin; abolir les limites et décupler la puissance du regard, conjurer l'invisible. Un rêve pour lequel elle s'associera bientôt à l'électricité. (...)

Le processus photographique, qui est amorcé par la lumière avant de se poursuivre et de s'achever dans le noir, diffère sur ce point encore du dessin et de la gravure, où l'ombre est convoquée en plein jour au gré de l'inspiration de l'artiste. En photographie au contraire, un véritable modus vivendi technologique s'établit entre le noir et la lumière, dont l'excès serait funeste à l'image.

L'obturateur de l'appareil est investi du rôle de régulateur précis du flux lumineux. Son déclenchement est le moment d'un complet basculement du rêgne de la lumière dans celui des ténèbres. Les vibrations lumineuses et le claquement de l'obturateur débouchent sur le noir, le silence, la fermeture; sur rien, ou presque: une image latente, invisible. Une promesse d'image, une image en devenir, incertaine et fragile, que le moindre trait de lumière détruirait à jamais, et qui ne prendra consistance sensible qu'au terme d'un long, sinueux et ténébreux cheminement sous les auspices de la chimie.

A l'inverse du peintre qui appose une touche sur sa toile ou du vidéaste qui dispose d'un écran de contrôle, le photoghraphe qui déclenche ne voit rien. Il est condamné à l'attente et aux affres de l'incertitude. Lui qui est plein regard est contraint, par une malédiction aussi cruelle que celle d'Orphée, à ne voir qu'à demi, la chose mais non l'image qu'il en aura conçue. Cette image dont ses choix techniques et esthétiques viennent de définir les contours et les caractères n'a pour lui d'autre réalité que son désir et son angoisse, d'autant qu'il la découvrira quand il n'y pourra plus rien vraiment changer. Jamais faire une image n'aura à ce point redoublé le processus de la procréation.

La fécondation, la gestation, la naissance: même temporalité, même parcours du noir, même maîtrise aléatoire, même conjonction de délice et d'angoisse. Même acte sublime. Jamais une image - un objet - n'aura autant symbolisé la création primordiale: celle de la vie."

La part de l'ombre

Sous le titre "Nuit blanche", Agnès Minazzoli pose la question: "Mesurer la part de l'ombre dans l'image, n'est-ce pas s'interroger sur l'image elle-même, sur sa nature et sur son mode d'apparition?" "La répartition des ombres dans l'image, écrit-elle, donne au regard l'illusion de pénétrer l'espace dans sa profondeur, tandis que le dessin des silhouettes participe à la construction du plan. La pénombre contribue à créer un milieu, ou encore une atmosphère à partir de laquelle pourrait se déterminer la tonalité de l'image, sombre ou lumineuse, mélancolique, heureuse ou agressive, sa dimension subjective et affective, en somme.

L'ombre portée, échappant à ce flou d'ambiance et de sentiment, s'impose en revanche par la netteté d'un contour et sa précision. Analogue au reflet d'une forme dans l'eau, elle permet de situer le sujet dans l'espace en définissant sa place en fonction d'un point de vue. L'ombre est alors une forme, un second objet renvoyant au premier, celui qu'elle accompagne et qu'elle double: elle en suggère la vie et le mouvemet, à travers de possibles déplacements sous le changement et les variations de la lumière. Telle l'ombre mobile d'un cadran solaire.

La pénombre et l'ombre portée - l'ombre diffuse et le contour d'une silhouette - composent, chacune selon son mode, la matière même de la photographie et concourent à créer un effet de réel, c'est-à-dire un effet d'illusion. Le jeu de ces ombres conjuguées semble assurer à la photographie sa vraisemblance et sa conformité à un schéma de perception qui suppose une forme de continuité entre l'image et la réalité: le dégradé des valeurs suivant la distance du spectateur par rapport au plan nous donne l'impression de pénétrer dans l'espace photographié, comme s'il était le prolongement du monde où nous sommes. L'image ne vient pas vers nous, c'est nous qui y entrons, éclairés par sa lumière, enveloppés dans son ombre..."

Pour André Gunthert, "La matière noire de la photographie n'est donc pas de même nature que l'obscurité physique, simple absence de lumière. C'est elle au contraire qui détient l'information lumineuse, qui contient en quelque sorte la lumière. Cet apparent paradoxe n'étonnera pas le photographe, qui reconnaît en l'ombre son principal outil.. Faire de la photographie, c'est faire d'abord l'expérience de l'ombre. (...)

Le blanc comme absence

Le gris est-il plus noir que le blanc? Sa définition théorique voudrait qu'il occupe le juste milieu où cette question est impossible. Mais le photographe sait bien que le gris appartient à l'ombre, que son espace de travail est dans la dissémination des noirs, et que plus il va vers le blanc plus il perd d'information. Pour une raison simple: sur le négatif comme sur le positif, éle noir est toujours la trace d'un enregistrement de la lumière, le blanc ne fait que signaler l'absence de toute transformation du support, telle la marque laissée par le margeur aux bords de l'image. (...)

On trouvera maints exemples de cette dérive du clair vers l'obscur, de cette peur du vide blanc que manifeste jusqu'à l'activité photochimique du voile. Ainsi, après l'exploration de la matière photographique par le flou ou le bougé, des artistes toujours plus nombreux empruntent depuis quelques années le chemin d'une vériable quête de l'ombre, d'un obscurcissement délibéré obtenu au rebours des règles traditionnelles.

Les images d'intense obscurité qui caractérisent ce courant ne sont pas le résultat de prises de vues nocturnes ou de clichés sous-exposés, mais celui d'une pratique spécifique, la densification du tirage. Son principe exploite la surexposition puis le surdéveloppement de l'épreuve: un sujet violemment éclairé, loin de produire une image claire, fournira au contraire un positif d'une extrême densité, redoublement affiché de l'inversion négative.

Imbibées de lumière, des images imposent au regard l'espace d'une obscurité profonde et vibrante, le défi singulier d'un noir lumineux..."

Le groupe Noir Limite

Pour Dominique Baqué, "pas plus que l'ombre n'est la seule nuit, pas plus ne réduit-elle au simple négatif de la lumière. Entre l'ombre et la lumière se noue une dialectique infiniment plus riche, plus complexe. Plus perverse, aussi."

Dans son chapitre "Leçons de ténèbres", Dominique Baqué en appelle au travail du groupe Noir Limite (Jean-Claude Bélégou, Florence Chevallier, Yves Trémorin). "C'est un désir hautement paradoxal, écrit-elle, qui s'avoue ici: le désir du dénuement, du manque.

De la perte à soi-même, perte de la forme, tout aussi bien, plongée dans l'informe, le sans fond, l'absolue noirceur. Des images se lèvent alors, fécondées par ce désir d'une nuit apocalyptique: les morbides enfants photographiés par Meatyard, les corps violemment sexués de Noir Limite, les visages encagoulés et enchaînés de Boiffard. (..)

Si Meatyard saccage la mièvre mythologie de l'enfance, le groupe Noir Limite met en scène une imagerie paroxystique de la sexualité, détruisant ainsi une autre mythologie: celle de la fusion amoureuse. Ni tendresse ni caresse: l'acte sexuel est violence, choc des corps, duel à mort des amants. Chez Jean-Claude B¢légou, des mains masculines s'accrochent aux ventres féminins, masquent les yeux, pressent durement les seins. Une bouche retient un cri, un cou se tend à se rompre, une sueur, de douleur autant que de plaisir, nappe un corps révulsé dans le noir.

Plus brutal encore est le corps à corps dans les photographies de Florence Chevallier: à travers l'écran brumeux de vitres pluvieuses, les corps s'enlacent pour mieux s'attaquer, se prennent et se désarticulent. Ici, point de visages: des torses crispés, arc-boutés, des chairs emboîtées, des sexes érigés. (...) Chez le groupe Noir Limite, c'est l'ombre noire qui happe les corps, dévore les formes, enténèbre la figure humaine.

La conclusion d'Anne Bayard-Sakaï (L'irradiation de l'ombre) est pour nous séduire: "L'Eloge de l'ombre est, en définitive, un éloge de la femme parce que l'ombre et la femme s'engendrent mutuellement. Et peut-être est-ce là le secret de l'ombre, que le discours ne peut suggérer qu'abrité derrière un "qui sait?". Mais ici l'ombre échappe à l'éloge pour s'ouvrir sur le mythe, et c'est un récit de création d'un monde qui s'ébauche."

Cela dit, et notre question maintiendra le béant des perspectives: est-ce vraiment un hasard si, sur les dix auteurs de ce numéro de "La Recherche photographique", sept sont des femmes? La célèbre phrase de Baudelaire mise en exergue par André Breton nous revient aux lèvres: "La femme est l'être qui projette la plus grande ombre ou la plus grande lumière dans nos rêves."

André Breton a lui-même écrit: "C'est la plus belle des nuits, la nuit des éclairs:
le jour, auprès d'elle, est la nuit."

Pierre Bastin

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(*) La Recherche photographique. Numéro 11 consacré à "L'Ombre". Revue semestrielle éditée
par Paris Audiovisuel, la Maison européenne de la Photographie, l'Université Paris-VIII
(département Image photographique). Directeur de la publication: Jean-Luc Monterosso. Rédacteur en chef: André Rouillé. Directrice de la rédaction: Dominique Baqué. Imprimé en bichromie. 144 pages. 80 FF.

(Cette chronique a été publiée dans "Médiascope", le supplément culturel du quotidien liégeois
"La Wallonie", le vendredi 6 mars 1992.)


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