Il n'est pas dans le "Dictionnaire des Photographes" de Carol Naggar (Ed. Seuil, 1982). Il n'est pas repris dans "Histoire de voir" (Photo Poche, Ed. du Centre National de la Photographie). Pourtant, René-Jacques existe bien en tant que photographe.
Dans "L'Histoire de la Photographie" (Ed. Bordas), Colin Osman, l'auteur du chapitre "La photographie sûre d'elle-même (1930-1950)", le cite comme illustrateur de Carco et de Montherlant. Ce qui est un peu court.
Dans "La Photographie française. Des origines à nos jours" (Ed. Contrejour), Claude Nori le cite, parmi d'autres, mais en ayant tout de même le mérite de le situer. "En 1946, écrit-il, venus pour la plupart d'une association similaire, "Le Rectangle", plusieurs photographes parisiens fondent le groupe des XV afin de redonner à la photographie française sa place dans le monde (notamment grâce à des expositions) et affirmer la notion de métier, avec toutefois une conception exigeante de la photographie conçue comme art, dans les domaines aussi différents que l'illustration, le reportage, la publicité, l'industrie ou la mode. Retenons parmi eux: André Garban, Emmanuel Sougez, Daniel Masclet, Marcel Bovin, Lucien Lorelle, Pierre Jahan, Thérèse Le Prat et René-Jacques..."
René-Jacques non seulement existe mais a joué un rôle important dans l'histoire de la photographie française. En 1990, il a même fait la donation de son oeuvre à l'Etat français. Signée le 22 mars, cette donation est venue s'ajouter aux collections du patrimoine photographique déjà riches notamment des oeuvres de J.-H. Lartigue, André Kertész, Willy Ronis, François Kollar.
Ce fonds est constitué de 30.000 négatifs (différents supports et formats) qui rendent compte de toute la gamme des appareils que le photographe a utilisés entre 1927 et 1975. Il comprend également 3.500 tirages originaux et dix albums thématiques de référence qui servaient à René-Jacques pour assurer sa propre diffusion.
La grande rétrospective d'accueil qu'organise la Mission du Patrimoine Photographique, sous la direction de Pierre Borhan, au Palais de Tokyo à Paris (1) place enfin René-Jacques dans le regard de tous, le met à découvert, pleinement. La photographie ne peut qu'en sortir grandie.
Cette exposition s'accompagne de la publication d'une superbe monographie, troisième volume de la Collection "Donations" coédité par le Ministère français de la Culture et "La Manufacture" (2).
Découvrir un artiste et le faire découvrir, le tout dans le même élan, est un risque périlleux et, certainement une décision présomptueuse dans notre propre cas. Le texte repris au dos de la jaquette du livre a le mérite d'être une synthèse claire et bien faite. C'est donc sans hésitation que nous nous en remettons à lui pour les présentations générales.
"Embrassant la photographie avec lucidité, dans cet entre-deux-guerres pendant lequel l'illustration fut reine, René-Jacques a défini très tôt les caractéristiques de son style: rigueur, mesure et respect du sujet.
Photographe cultivé, technicien hors pair, il a pendant près de quarante années répondu à divers genres de commandes. Sa maîtrise en a fait un photographe recherché aussi bien pour les reportages industriels conséquents (les usines Renault ou les aciéries Schneider) que pour la représentation de l'architecture monumentale.
Eclectique, René-Jacques s'est également confronté au portrait de personnalités (Madeleine Renaud, Christian Bérard, écrivains et sculpteurs) et à la photographie de plateau dès 1938, notamment sur le tournage des films "Jeune fille en détresse" de Pabst et surtout "Remorques" de Grémillon, avec Jean Gabin et Michèle Morgan.
A la même époque, il s'attache à ce qui sera sa motivation essentielle: l'illustration d'ouvrages littéraires. On lui doit entre autres "Envoûtement de Paris" de Carco en 1938, "La mer est un pays secret" de Peisson en 1948, et la même année, "Les Olympiques" de Montherlant.
Après la guerre, sa carrière est ponctuée d'innombrables travaux de documentation sur la France, sa douce campagne, ses bords de mer et ses agglomérations, qui contribuent à en donner l'image la plus lumineuse. Ses paysages ruraux et marins sont d'exemplaires réussites.
Peu friand du pittoresque, hostile à un sentimentalisme aussi indiscret qu'impudique, René-Jacques s'est refusé à noyer Paris dans la gouaille et le marivaudage, comme il s'est refusé à réduire le sport, olympique ou non, à une joute agressive ou à un spectacle exagérément commercialisé.
Au regard de cette activité multiforme, et pour revendiquer sa propre créativité, René-Jacques s'est engagé passionnément à faire de la photographie un moyen d'expression majeur, en même temps qu'il oeuvrait à la reconnaissance à part entière du métier de photographe.
Son militantisme professionnel eut autant de résonance que sa participation active à des associations de photographes comme "Le Rectangle" ou le "Groupe des XV", au sein desquelles, grâce à des personnalités telles celles de Sougez et Bovis, les fondements de l'ecole française ont pu être formulés avec la plus noble exigence.
René-Jacques a traité l'homme et la technique, la nature et la civilisation avec une retenue distanciée qui atteste sa méfiance vis-à-vis des mythes et des mystifications. Comme Rodin dont il a photographié une grande partie de l'oeuvre, il pense que l'art est affaire de science et de patience."
Ce simple survol n'enlève en rien de l'intérêt de la monographie augmentée de quatre textes importants: "Une leçon de mesure" par Pierre Borhan, "Le "chambellan" de l'image pure" par Patrick Roegiers, "Jardins à la française" par Claude Vittiglio et "Les cheminements d'un photographe" par Pierre-Jérôme Coulmin.
"A mi-chemin entre le purisme, écrit Patrick Roegiers, qui vise à l'exaltation des formes et le modernisme qui aspire à une compréhension claire de la réalité qui nous entoure, René-Jacques a su ériger la sécheresse même en style, selon le mot lumineux de Garban".
Créateur indépendant, René-Jacques n'offre pas une oeuvre artistique voulue, dès le départ, comme telle, mais le fruit d'une carrière de photographe d'un demi-siècle, construite dans la rigueur donc dans le respect exigeant mais passionné de la photographie.>
Il a su mettre toute son intelligence et toute son invention au service de la photographie. Pour reprendre l'expression de Paul Valery, citée dans le livre, c'est ce qu'il y a de plus difficile au monde. Nous lui en sommes tous redevables. La conclusion de Pierre Borhan nous rassure: "Son oeuvre est désormais promise à une réévaluation."
Et pour tous ceux qui iront voir l'exposition et/ou qui se procureront le livre, la recommandation de Jean-Claude Gautrand, qui en est le point d'orgue, n'est pas de trop. "Ses photographies ne sont pas destinées aux gens pressés. Calmes, retenues, réalisées dans la grande tradition classique, elles gomment toute aspérité, effacent l'exceptionnel, négligent l'anecdote. Elles vont directement à l'essentiel, au plus profond. René-Jacques, par sa réserve et sa pudeur, réalise des oeuvres intemporelles basées sur la juste harmonie des formes et des couleurs, sur un doux équilibre entre le dit et le non-dit. Un examen attentif (et complice) est nécessaire pour participer à cette symphonie visuelle".
Nous le voici rendu indispensable.
Pierre Bastin
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(1) René-Jacques: rétrospective au Palais de Tokyo, 13 avenue du
Président Wilson, Paris 16e (Métro Iéna). Jusqu'au 25 août, tous les
jours, sauf le mardi, de 9 h 45 à 17 h.
(2) "La Manufacture", Michel de Paepe, éditeur. 208 pages. 173
photos en noir et blanc. 325 FF.
(Cette chronique a été publiée dans "Médiascope", le
supplément culturel du quotidien liégeois
"La
Wallonie",
le vendredi 28 juin 1991.)