"Je dois d'abord comprendre par le regard, même quand je ne prends pas la photo. Ensuite, l'impression reste dans ma tête et il n'y a plus de difficulté... Comprendre c'est ici se déprendre des surimpressions significatives qui s'imposent, comme d'elles-mêmes et se laisser dominer par les "regards" autres qui s'organisent sous vos yeux..."
C'est ainsi que Keiichi Tahara a résumé sa démarche photographique à Félix Guattari, le psychanalyste français bien connu, auteur de "L'Anti-œdipe", préfacier du catalogue de l'exposition consacrée au photographe et organisée par Paris Audiovisuel à l'Espace Photographique de la Ville de Paris. (1) Le titre à lui seul est déjà significatif: "Les machinations de lumière de Keiichi Tahara".
Nous nous trouvons en présence d'un artiste particulièrement attachant et d'une exposition qui a déjà les vertu d'une belle rétrospective. Ceci dit, et on peut le rappeler, ce n'est pas la première fois que nous abordons ce photographe dans notre chronique. (2) A l'occasion d'Europalia Japon 89, le Musée de la Photographie, Centre d'Art Contemporain de la Communauté Française de Belgique à Charleroi, eut le mérite de saisir cette opportunité pour présenter au public belge ce créateur japonais tout à fait singulier.
Né À Kyoto (Japon) en 1951, Keiichi Tahara s'installa à Paris en 1973 où il entreprit la réalisation d'une œuvre tout à fait originale, constituée de plusieurs séries: "Environnement", "Fenêtres", "Portraits", "Eclats", "Transparents".
Keiichi Tahara a remporté de nombreux prix: le Grand Prix des jeunes photographes, en 1977; le Prix Kodak de la critique photographique, en 1978; le Prix de la Société de la Photographie du Japon, en 1984; le Prix Kimura Ihei, en 1985; le Prix Niépce en 1988.
D'emblée, écrivions-nous, l'œuvre de Keiichi Tahara apparaît comme multiple et mérite assurément des approches différentes. Avec beaucoup de justesse, René Debanterlé, dans son introduction à l'exposition de Charleroi, remarquait que les différentes séries constituent un ensemble suffisamment homogène pour qu'une même réflexion les considère. Si leur mise en scène varie passablement (...), elle modifie plus la relation de la photographie à l'espace ambiant que son rapport à la luminosité."
Et de poser la question et d'y répondre: "Quel est donc ce rapport fondamental? C'est une traversée - la lumière passe PAR l'image - et un arrêt - la lumière demeure DANS l'image. Un parcours immobile, en somme, dont le rayonnement serait le véritable sujet..."
La possibilité d'approches différentes est confirmée par les nombreuses citations que nous avons sous la main. Ainsi, celle de Gabriel Bauret (Camera International n°7): "Il fait se rencontrer le réel et ses reflets, les formes et leur ombre projetée sur les murs, sur des surfaces de tissus tendus (...) Le corps se perd au milieu de ces matières abstraites installées sur plusieurs plans..."
Cela dit, ce n'est pas de trop que de revenir au texte d'introduction de Félix Guattari et d'en extraire au moins la première partie qui met en exergue la pierre angulaire (s'il on peut dire) de l'œuvre de Keiichi Tahara: la lumière investie au plus profond d'elle-même. Ce texte demande un petit effort de lecture; mais il en vaut la peine.
"Dans l'art de Keiichi Tahara, écrit Félix Guattari, tous les moyens sont bons dès lors qu'ils concourent à la reconstruction de jeux de lumière et d'ombre. En cela, son œuvre s'inscrit dans une tradition ancestrale du Japon qui consiste à refuser de considérer l'espace comme un contenant a priori au sein duquel devrait venir se loger des objets et des sujets bien délimités. C'est ainsi que dans l'architecture traditionnelle, le théâtre, l'art floral, la calligraphie, la cérémonie du thé... tout est toujours affaire de passage, de transition, de modulation d'intensité. Le dedans, le dehors, le noir, le blanc, la nature, la culture ne sont pas opposés de façon antagoniste mais s'instaurent dans le prolongement les uns des autres.
Il en va de même de Keiichi Tahara: on peut dire de lui qu'il est totalement introverti puisque, durant des années, il n'a cessé de photographier ce qu'il voyait de sa fenêtre, puis uniquement l'intérieur de sa chambre, et totalement extraverti puisqu'il a parcouru l'Europe entière pour confectionner les six énormes volumes de "Fin de siècle architecture".
Et face à tant de choses, de mots, de gens qui s'agitent en tous sens Keiichi Tahara a pris le parti de n'en conserver qu'une, sur laquelle il focalise sa sensibilité psychique et sa perception photographique. Mais, pour que tout ne se bloque pas dans une fascination muette, cette chose ultime, il la choisit vibrante, fluctuante, à la limite du point de fusion d'où elle peut se charger d'une imprévisible puissance de prolifération.
Et pour se composer un regard à tâtons, pour retrouver les arêtes d'un monde à l'état naissant, il lui faut opérer un décadrage radical de l'acte photographique, le dessaisissant de son vieil idéal de dénotation objectale et le recentrant sur les mutations de l'énonciation visuelle qui résultent de son "armement" par les moyens techniques les plus sophistiqués.
Paradoxalement le "jamais vu", qui se trouve ainsi dévoilé, s'emboîte à la perfection avec les "déjà vus" les plus archaïques, les plus archétypiques, en sorte qu'on pourrait dire de la subjectivité machinique - ou machinée - produite par ce dispositif complexe qu'elle est la plus intime qui se puisse pressentir sans jamais pour autant nous devenir familière, parce que sans affectation fixe; parce qu'errante à la manière d'une âme morte que les rituels du dueil n'auraient pas encore apaisée..."
Mais, en définitive, ce que l'on retiendra avant tout de cette œuvre, c'est la lumière qu'elle restitue. Keiichi Tahara envisage et travaille la lumière comme une matière palpable, ayant épaisseur et consistance, à l'opposé de toute immatérialité. Il matérialise, cristalise les photons lumineux aux fins de percevoir les vibrations, les amplitudes lumineuses.
Comme l'écrit le critique Bernard Lamarche-Vadel ("Sidérations"), "...car la maîtrise dernière est de contempler sans surgir dans ce que l'on contemple, sans choisir, pour être tout-à-fait dans l'acceptation du monde, pour être de ce monde, c'est-à-dire dans la substance même de la photographie, en ces nouveaux rivages."
On a aussi souvent parlé de mise en scène à propos de l'œuvre de Keiichi Tahara. Dans ce cas, nous avons affaire à une photographie qui est le théâtre de l'apparition plutôt que de la représentation. Keiichi Tahara fait apparaître dans une lumière qui est physiquement matière.
Pierre Bastin
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(1) Exposition jusqu'au 13 juillet à l'Espace Photographique de Paris,
nouveau Forum des Halles,
4-8 Grande Galerie, place Carrée, Paris 1.
Tous les jours sauf le lundi, de 13 h À 18 h.
Le samedi et le dimanche,
de 13 h à 19 h. Entrée 7 FF. Un catalogue est édité aux éditions
Paris Audiovisuel à l'occasion de cette exposition: 76 pages,
60 photos noir et blanc en bichromie.
(2) "La Wallonie" du vendredi 17 novembre 1989.
(Cette chronique a été publiée dans "Médiascope", le
supplément culturel du quotidien liégeois
"La
Wallonie",
le vendredi 14 juin 1991.)