Gravitation - Regard sur une chronique

La grande fresque photographique de Sebastião Salgado

La main de l'homme


En attente d'une autorisation de publication

Photographie de Sebastião Salgado: "----". © Collection privée.

Photographe-vedette de l'agence Magnum, tiers-mondiste né au Brésil,
humaniste, idéaliste, passionné, couronné par les prix les plus prestigieux,
Sebastião Salgado nous propose une formidable exposition
et deux ouvrages sur le thème de l'homme au travail.
Un cri de détresse et, tout à la fois, un chant superbe.

"Nous ne formons, dit-il, qu'un seul peuple; nous ne sommes probablement qu'un seul et même homme."

C'est par cette phrase de Sebastião Salgado que nous terminions notre chronique photo du vendredi 22 février 1991, consacrée à sa monographie "Une certaine grâce", parue chez Nathan/Image.

Un livre bouleversant, beau et terrible sur la famine au Sahel, un livre qui donne à voir la vie humaine dans sa tragique et digne intensité.

Ce sens de l'homme, Sebastião Salgado vient une nouvelle fois de le crier à la face du monde. C'est que sa foi en l'homme est inébranlable. La grande fresque que le photographe de l'agence Magnum nous propose aujourd'hui illustre magnifiquement l'homme au travail, le travail manuel, l'"homme productif".

"La main de l'homme", c'est son titre, fait l'objet d'une exposition de plusieurs centaines de photographies au Palais de Tokyo (1) et de deux ouvrages qui la prolongent et l'installent dans la durée. (2) (3)

Ce sommet du photo-journalisme de témoignage porte un regard sur un monde dont le réalisme n'exclut pas la grandeur, pour lequel la détresse n'exclut pas la beauté.

Sebasti&atide;o Salgado a décidé d'annoblir l'homme et, c'est le Centre National de la Photographie qui le souligne, si dans cette quête, il dirige son objectif vers les plus démunis, c'est pour montrer qu'à travers des situations les plus extrêmes comme la famine ou les plus dures comme le travail forcené, l'homme reste grand.

L'homme Salgado est grand aussi derrière son objectif qui, pour lui, n'installe pas une distance, mais un lien qui le rend semblable à ceux qu'il photographie. C'est d'ailleurs chez lui une constante remarquable.

D'abord montrer la réalité sociale

Dans "Le Monde" du 18 octobre 1986, il confiait au critique Patrick Roegiers: "Le photo-journalisme consiste à montrer d'abord la réalité sociale.(...) Celui qui m'intéresse traite et concerne les hommes. En ce sens, on peut dire que ma conception du photo-journalisme est plutôt humaniste et même humanitaire. (...)

Je crois plus (...) à des images où le reporter engage sans compromis sa culture et sa rage. Faire du photo-journalisme aujourd'hui équivaut pour moi à vivre très intensément. (...)

J'ai l'impression que les réalités les plus insoutenables doivent être approchées de la façon la plus douce, avec la meilleure composition, la lumière la plus belle, de manière à entraîner les gens dans l'image pour qu'ils comprennent que ces êtres qu'ils regardent et qui souffrent sont en fait des gens comme eux."

Pendant six ans, Sebastião Salgado a sillonné le monde pour dire l'homme aussi bien dans ses activités de production m¢canique et manuelle que dans la grande production agricole et industrielle d'extraction.

De la construction de l'Eurotunnel à la plantation de la canne à sucre à Cuba, de la mine de soufre en Indonésie au pétrole en flamme au Koweit, des casseurs de bateaux au Bangladesh, aux aciéries d'Ukraine et de Chine, à la mine d'or "Serra Pelada", mine à ciel ouvert du Brésil où des hommes-fourmis semblent se livrer à un labeur pharaonique, tout l'homme est là dans sa capacité de survivre, de croire en lui-même et de se donner des rêves.

Esthétique et politique

Dans son introduction au Photo Poche que lui consacre le Centre National de la Photographie, Christian Caujolle, directeur de l'agence VU, note très justement: "L'appareil photo sera l'instrument de cette conscience, de cette volonté militante qui va faire de Salgado un photographe "concerné", engagé. (...)

Militant et généreux, Salgado veut absolument réconcilier esthétique et information, esthétique et engagement, esthétique et politique. Salgado prélève de la forme pour produire du sens. (...) De quoi s'agit-il, en fin de compte, sinon d'un hymne à la classe ouvrière, d'une envolée lyrique exaltant le monde des travailleurs dans un moment crucial de son évolution. (...)

C'est à une mémoire - idéalisée - de la classe ouvrière que Sebastiao nous convoque. Pour que nous regardions en face, pour que nous soyons concernés et que nous prenions conscience du sens de l'histoire. La recherche de la beauté et des équilibres comme signe même de la dignité des acteurs est une constante qui dit le propos mieux que tous les discours."

Sebastião Salgado ou le pari de l'homme.

Pierre Bastin

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(1) "La main de l'homme", photographies de Sebastião Salgado. Exposition organisée
par le Centre National de la Photographie (Ministère de la Culture) au Palais de Tokyo,
13 avenue Président Wilson, Paris 16e. Jusqu'au 28 juin. Ouvert tous les jours
sauf le mardi, de 9 h 45 à 17 h.
(2) Sebastiao Salgado, 55e volume de la collection Photo Poche. Editions du Centre National
de la Photographie. Texte de Christian Caujolle. 63 photographies. 50 FF.
(3) "La main de l'homme". Editions de la Martinière. (Collection Terre Humaine/Plon).
424 pp. 346 photographies. 595 FF.

(Cette chronique a été publiée dans "Médiascope", le supplément culturel du quotidien liégeois
"La Wallonie", le vendredi 28 mai 1993.)


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