Gravitation - Regard sur une chronique

La photographie au Bauhaus

Le regard innové


En attente d'une autorisation de publication

Photographie de ----------: "----". © Collection privée.

Né dans le bouillonnement artistique des années vingt, l'école du Bauhaus,
comme nous le fait magnifiquement découvrir l'exposition organisée
au Palais de Tokyo à Paris, nous a donné des œuvres
qui ne cessent pas de nous fasciner.

Au lendemain de la première guerre mondiale, plusieurs mouvements d'avant-garde explosèrent en Allemagne. Parmi eux, le Bauhaus de Weimar, mouvement et école dont le but fut de "produire un nouvel art décoratif industriel, à améliorer et à renouveler l'environnement de la vie" de l'époque. Le Bauhaus fit beaucoup plus que de former toute une génération à ses principes. Il exerça une influence considérable et persistante dans toute l'Europe et aux Etats-Unis.

Fermé officiellement le 11 avril 1933 sur ordre des nazis, le Bauhaus, fondé sous l'impulsion de l'architecte Walter Gropius pour qui arts plastiques et arts appliqués étaient indissociables, vécut la République de Weimar: l'une et l'autre furent victimes des mêmes aléas économiques, des mêmes pressions et cauchemars politiques. La plupart des membres quittèrent alors l'Allemagne.

L'école du Bauhaus est désormais mythique. Le mythe est fondé: maîtres et élèves réussirent à faire sortir de leurs carcans les arts plastiques et appliqués en général, la photographie en particulier. Mieux, sa volonté affirmée n'était rien moins que la libération de l'homme dans un environnement aménagé en toute conscience. Excusez du peu.

Une réécriture critique

Soixante ans après son interdiction, le Bauhaus-Archiv, fondé fin des années cinquante, rend hommage à l'oeuvre photographique de l'école d'avant-garde la plus importante de ce siècle, avec "comme tâche prioritaire de faire découvrir des travaux encore inconnus et d'établir un équilibre entre les photos d'étudiants et les clichés des maîtres, dans l'esprit d'une réécriture critique de l'histoire de la photographie de Bauhaus".

Cette volonté se traduit par une vaste exposition intitulée "La Photographie au Bauhaus" et présentée à Paris par la Mission du Patrimoine photographique et l'Association française pour la Diffusion du Patrimoine photographique. (1)

Cette exposition s'accompagne d'un important ouvrage (2). Tous deux s'appuient essentiellement sur la collection réunie par le Bauhaus-Archiv au cours de trente années de travail. (Son fonds ne comporte pas moins de dix mille tirages originaux). Certaines photographies sont présentées au public pour la première fois. L'ensemble enrichit nos connaissances sur la photographie au Bauhaus et nous obligent parfois à réviser certaines idées préconçues. Cet ouvrage est non seulement une documentation sur les oeuvres et des artistes, mais aussi, indépendamment de l'exposition, un outil de référence.

En introduction à l'ouvrage, Jeannine Fiedler, conceptrice et de l'exposition et du catalogue, note qu'il ne s'agit pas seulement d'approfondir les connaissances de l'histoire et des fondements théoriques de la photographie au Bauhaus en présentant plusieurs facettes de ce mouvement, mais aussi d'établir une sorte de catalogue raisonné de la collection photographique du Bauhaus-Archiv.

"Cet ouvrage, écrit-elle, qui réunit des auteurs venant d'horizons différents, est une compilation des recherches effectuées dans plusieurs domaines. Il n'en présente donc pas un seul aspect, mais des points de vue varié: un exposé vu sous l'angle de l'histoire de l'art et une réécriture expérimentale de l'histoire, les souvenirs d'une marchande d'art et des réflexions théoriques, une interview et des thèses sur l'esthétique.

Pour des raisons de cohérence, l'exposition et le catalogue s'articulent autour des deux pôles de la "Nouvelle vision" et de la "Nouvelle objectivité", ceci afin d'inciter le public et le lecteur à réfléchir sur l'histoire et sur l'esthétique de la photographie au Bauhaus".

Aucun texte ne remplacera une visite à l'exposition, c'est certain. On peut, cependant, tenter de mieux faire compendre les enjeux et les défis de ce formidable mouvement.

Trois objectifs

A l'origine, le Bauhaus eut trois objectifs définis par son fondateur dans un manifeste et un programme publiés en 1919: faire cesser l'isolement dans lequel chaque art avait été jusqu'alors maintenu, élever le statut de l'artisanat au niveau de celui des beaux-arts, mettre les élèves en relation avec les responsables de l'industrie et des métiers manuels pour qu'ils puissent faire connaître et vendre leurs créations.

L'enseignement étant essentiellement technique, les ateliers furent les fondements de l'école: les maîtres y supervisaient, y formaient compagnons et apprentis. Le Bauhaus créa une véritable révolution: l'enjeu, pour les élèves, fut d'emblée d'apprendre des méthodes, des savoir-faire, de trouver leur propre language.

Au cours des premières années d'existence de l'école, la photographie n'y joua qu'un rôle marginal. Très vite, cependant, note Jeannine Fiedler, "certain étudiants, influencés par Laszlo Moholy-Nagy, ont abordé ce média plus librement et se sont lancés dans l'expérimentation. Ils se sont inspirés de certaines tendances des milieux de l'avant-garde des années vingt, des idées du mouvement Dada, et ont utilisé de nouvelles techniques de collage en se référant à l'oeuvre des constructivistes russes Rodtchenko et El Lissitzky et aux travaux de l'Américain Man Ray qui, comme Moholy-Nagy, innovait dans ce domaine. (...)

C'est dans cette atmosphère ludique que les Bauhäusler partent à la découverte des possibilités offertes par la photo. Sans intention particulière ni fondements théoriques, il franchissent un seuil décisif et sortent la photo du rôle qu'on lui attribuait, celui de document ou de simple reproduction de la réalité. La reproduction se fait image, ou, pour nous rallier à Moholy-Nagy, sa fonction reproductive devient une fonction productive..."

La place de l'image

Un certain nombre de photographes ont marqué l'aventure du Bauhaus de manière profonde. Il serait trop long de les citer tous ici. Il en est évidemment un que personne ne peut ignorer. La photographie du Bauhaus est d'abord et surtout liée au nom du peintre hongrois Laszlo Moholy-Nagy, avant tout connu pour son oeuvre photographique et qui débarqua à Berlin en 1920.

Comme le résume fort bien Molly Nesbit dans le chapitre intitulé "Photographie, art et modernité (1910-1930) de l'Histoire de la Photographie (Ed. Bordas), "Tout comme le Bauhaus concentrait l'ensemble de son énergie sur la construction et l'ameublement des bâtiments (Bau), Moholy-Nagy situa la photographie du Bauhaus dans une problématique plus large, celle de la place de l'image dans la culture industrielle moderne, celle des transformations nécessaires, et des fonctions de la nouvelle image. Son travail sur la photographie se situe donc dans le droit fil des autres recherches du bauhaus consacrées aux nouveaux matériaux et assemblages destinés aux nouvelles conditions de la vie moderne.

Moholy-Nagy utilisa la photographie comme support à ses recherches avant d'en faire rapidement un objet de recherche spécifique. (...) Selon Moholy-Nagy, la photographie n'était qu'une des options possibles de l'image moderne. Son pouvoir particulier lui vient de ses qualités propres, de sa capacité à donner une image objective enregistrée en un istant, grâce à la seule action de la lumière..."

Pour Moholy-Nagy, la photographie est un véritable laboratoire de la lumière et de la forme. Dans un article intitulé "Moholy-Nagy Photographe", publié dans la revue "Zoom" dont nous avons omis de noter la date, Carole Naggar nous rappelle un poème que le photographe hongrois écrivit à l'âge de 19 ans et qui est une véritable invocation à la lumière sous laquelle, durant toute sa vie, il plaça sa création photographique. En voici quelques passages.

Espace, matière, temps
Unis dans la lumière(...)
L'esprit de l'homme, si fragile pourtant
brise les ténèbres
et n'en laisse rien
puis il lie la matière, l'espace et le temps
aux contours
de la matière. (...) La lumière, la lumière totale
engendre l'Homme total".

"La photographie, écrit Carole Naggar, n'est pas pour Moholy-Nagy la peau des choses; elle ne réduit pas l'être à cet "homme-apparence" chanté par les futuristes. faisant retour sous les constituants de l'image (...) il analyse les moyens de production de la photographie: espace, temps, lumière".

Nous ne sommes plus très éloignés des théories d'Einstein qu'il ne connaissait pas alors, ce qui ne l'avait pas empêché de lire certains physiciens de son époque comme Heisenberg et Minkowsky. Pour Moholy-Nagy, une photographie est en quelque sorte un continuum espace-temps dans lequel elle nous plonge dès qu'on la regarde.

Primauté du point de vue

Dans le second volume d'Histoire de voir (Photo Poche n° 41) (3), consacré au "Médium des temps modernes", Michel Frizot arrive à faire une belle synthèse de la démarche de Moholy-Nagy. "Dans l'objectivité imposée comme le seul critère d'analyse, écrit-il, la photographie affirmait son caractère d'empreinte, d'indice de la matière et de la lumière, en même temps que la primauté du point de vue, celui d'un oeil rivé à une boîte noire, aussi libre dans l'espace que peut l'être le corps du photographe."

Face à cette objectivité de la vision ainsi préconisée, allait se manifester, non comme réaction mais bien comme prolongement nécessaire, la subjectivité de l'interprétation. Après le mode de vie, ce qui allait changer, grâce à lui, était bien le regard sur la vie.

Notre oeil n'a pas fini de lui en être redevable.

Pierre Bastin

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(1) La Photographie au Bauhaus, exposition présentée par la Mission du Patrimoine photographique
et l'Association française pour la Diffusion du Patrimoine photographique, au Palais de Tokyo,
avenue du Président Wilson, 13, 75016 Paris. Jusqu'au 13 mai. Ouvert tous les jours
de 9 h 45 à 17 h, sauf le mardi.
(2) "Photographie Bauhaus". Editions Carré. Texte collectif, 435 reproductions, 362 pages, 540 FF.
(3) Fait partie d'un coffret comprenant trois volumes, édité par le Centre National de la Photographie.

(Cette chronique a été publiée dans la page "Culture" du quotidien liégeois
"La Wallonie", le vendredi 15 mars 1991.)


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