Gravitation - Regard sur une chronique

Jan Saudek

Preuves d'amour


En attente d'une autorisation de publication

Photographie de Jan Saudek: "----". © Collection privée.

A voir au Musée de Charleroi, l'artiste tchèque Jan Saudek pour qui la photographie
ne diffère en rien de la vérité humaine

"Les sujets qui m'intéressent: tout, mais avant tout, les hommes.

Les hommes! Faire des images sur les relations humaines: parents et enfants, l'amour; les corps nus leur potentiel d'amour, de mort et de désir. J'ai commencé à regarder les visages, les jambes, les épaules: le corps humain me fascinait, surtout celui de la femme. Au gymnase, à la maison, j'étais entouré par les corps les plus beaux de Tchécoslovaquie.

Je vis de mon travail à l'usine: chaque jour, de six heures du matin à trois heures de l'après-midi. Le samedi et le dimanche, je fais mes photos et mes peintures. J'utilise un vieil appareil tchèque, le Flexaret 6x6 et un Exacta 24x36.

Tout ce que je sais en photographie, je l'ai appris par moi-même. je n'appartiens à aucun groupe et je n'ai jamais quitté la Tchécoslovaquie, sauf pour un voyage à pied en Yougoslavie en 1966. J'ai aussi été aux Etats-Unis en 1969, où un professeur d'université m'avait invité.

Là, on m'a demandé de faire une exposition au Fine Arts Museum de Chicago en 1976; toutes les photos ont été vendues. Avant, je n'avais exposé qu'une fois, dans un théâtre de Prague. C'était en 1963.

Je vis dans une pièce unique qui se trouve dans une cave. La moitié de mes photos sont faites contre le mur humide et craquelé qui se trouve juste en face de mon lit. Travaillant toute la journée à l'usine, photographiant et peignant les samedi et les dimanche. Je suppose que je suis heureux..."

Ainsi se présentait le photographe Jan Saudek dans le numéro 46 du magazine Zoom de juillet 1977. Il y a quinze ans déjà.

Jan Saudek fut découvert en France À l'occasion des Rencontres Internationales d'Arles cette même année là, aux côtés de Josef Sudek et de Koudelka, dans une sélection de la photographie techécoslovaque.

Jan Saudek est né en mai 1935 à Prague, "la capitale magique de l'Europe", comme l'appelait André Breton. A 15 ans, pour éviter de se retrouver dans la mine, il choisit d'aller travailler en usine. Là, il y avait un vieux labo photo. Il s'y retrouva comme apprenti photographe. Il passait ses journées en chambre noire.

Puis ce fut l'armée. Deux longues années. A sa démobilisation, il découvrit, grâce à des amis, le catalogue de l'exposition organisée par E. Steichen: "La Famille de l'homme".

Jan Saudek fut véritabelemnt bouleversé. C'était décidé: lui aussi ferait un livre. Même s'il n'était qu'un autodidacte. "Ce fut un choc, raconte-t-il, j'ai été profondément remué, j'ai pleuré et tout à coup, j'ai su ce que je voulais devenir: être photographe. C'est par la photographie que je voulais exprimer mes idées et les communiquer aux autres."

Pour Jan Saudek, la vie commençait. Il fut gymnaste, peintre, quitta sa maison, sa famille, lutta contre la misère, pour se retrouver seul, sans beaucoup d'espoir, dans une cave sombre et froide, avec tout juste un lit. Et pourtant, en plein coeur de Prague. Le photographe venait de naître. Le décors serait celui de sa cave, lieu de son destin. Le sujet serait l'homme.

La vérité est chose intime

Tout d'abord, ce furent les membres de sa famille. Ensuite, ce furent ceux que "l'estomac de la nuit vomit dans sa cave", rapporte le critique Pierre Borhan qui fut son grand découvreur.

"Pour garder une trace d'eux, explique Jan Saudek. Ils sont beaux, non parce qu'ils sont mes amis, mais parce qu'ils sont des êtres humains, et que les humains sont beaux." La vérité est chose intime. Saudek le sait. Alors, il crée toujours d'instinct, après avoir arraché les masques, après avoir supprimé l'apparence du comportement, après s'être délivré des lois et des morales, de tous les interdits, pour être humain. Tout simplement humain.

Pour bien comprendre cette attitude de Saudek, il n'est pas inutile de revenir à ce qu'écrivait son compatriote, l'écrivain Milan Kundera en 1980, déjà installé À Paris.

"Là-bas, l'érotisme est devenu le seul domaine de la liberté et de l'auto-réalisation. La politique, avec son sérieux infiniment futile, a agi comme un vaccin. On a désappris à prendre le sérieux au sérieux et, sous le couvert du moralisme officiel, règnent l'hédonisme (N.D.L.R. doctrine qui prend pour principe de la morale la recherche du plaisir, de la satisfaction) et la sagesse de la légèreté. Vous allez sourire, mais, en quittant la Tchécoslovaquie, j'ai eu l'impression d'avoir quitté le paradis érotique que je ne retrouverai jamais.

Ici, la vie érotique est beaucoup plus conventionnelle et prude, la famille beaucoup plus sacrée, malgré la façade de la libéralisation des moeurs proclamée. Cette libéralisation est très peu hédoniste. Elle est idéologique. Elle est démonstrative, crispée, verbale. Plus on se réclame du plaisir comme d'une devise, d'un programme ou d'un concept, moins on le trouve dans la vie."

Le corps fascine Saudek. Pour lui, il exprime l'âme, le coeur, le sexe. Le corps exprime mieux que le verbal.

Chaque photographie de Jan Saudek déclenche immanquablement une suite de réflexions qui touchent à l'essence même de la vie et la destinée de l'homme.

"Jan Saudek aime être entouré d'amis, rapporte Gisèle Freud. Et il aime surtout les femmes. Pour lui, "Elles sont les créatures les plus étonantes dans ce monde"... Dans maintes de ses photos se reflètent des situations qui sont particulières à son pays.(...) Mais les problèmes essentiels de l'homme, et ses rêves, ne sont-ils pas partout les mêmes? La force de Saudek est justement qu'il arrive à les exprimer dans ses images d'une façon originale et universelle en les réduisant à l'essentiel."

La création est une réponse

A la question de son compatriote, l'écrivain Franz Kafka: "La création est une douce et merveilleuse récompense, mais pourquoi?" Saudek répond: "L'homme doit créer. La création est la réponse à un appel. Je ne peux jamais résister à cet appel.. Si j'ai une idée, je dois la suivre. C'est comme l'amour. Quand nous aimons, nous n'hésitons pas: il est plus fort que nous. Nous pourrions vivre sans art. Mais je me demande: comment vivrions-nous, sans lui? L'art nous révèle qu'il existe quelqu'un qui fait les mêmes rêves, qui perçoit, qui ressent comme nous.." (1)

En préface de ce catalogue (1), Françoise Marquet, conservateur, note avec justesse: "Il y a chez Saudek une mise en avant de l'inflation des effets du temps qui s'accroche d'abord à l'image de la femme. Elle est tantôt objet de désir, tantôt objet de culte, parce qu'elle porte la vie, ou objet de laideur sous un masque grimaçant, ravagé par le maquillage ou la dégradation incontournable du corps.

Mais elle est aussi celle qui indique le chemin des étoiles, celle qui s'offre dans l'ouverture d'une fenêtre s'ouvrant vers l'infini. Elle est le révélateur de nos dimensions intérieures, celle qui exprime notre imaginaire.

L'univers de Saudek peut effrayer parce qu'il dénonce les mirages de l'illusion, qu'il nous tire vers les transgressions des interdits, mais à l'image de l'oeuvre de Federico Fellini, que Saudek aime particulièrement, il nous invite à une fête gigantesque des couleurs et des sentiments, dans laquelle s'exprime l'énorme profusion de la vie, sous toutes ses formes."

Jan Saudek n'observe pas. Il incarne. Il photographie les humains parce qu'ils sont beaux. Une tendresse exigeante. Pour lui, la photographie ne diffère pas de cette vérité humaine. "Il veut le corps dans ses saveurs. Le coeur dans ses extases". La vérité d'un être, c'est son corps qui l'exprime.

Voilà déjà quelques bonnes raisons d'aller voir son exposition au Musée de Charleroi (2) et de découvrir cet artiste unique, généreux comme une fête, habité du doute parce que génial et terriblement humain.

La revue "Vis À Vis international" consacre son dixième numéro au thème "de l'amour" et accueille tout naturellement Jan Saudek, après avoir rappelé "qu'en photo, comme ailleurs, sans doute, il n'y a jamais que des preuves d'amour.

Un lit défait dans une certaine chambre, un photomaton, un visage décharné dans un couloir d'hôpital, certaines cuisses écartées, de telles photos ne sont rien sans commentaires, car ce jour-là, c'était l'amour lui-même qui prenait la photo...".

Nul besoin d'aller plus loin. Les photographies de Jan Saudek sont bien des images de l'amour. Voilà sa vérité. Voilà pourquoi il a su si bien nous devenir indispensable.

Voici quelques preuves d'amour de Jan Saudek.

Pierre Bastin

-------------------------
(1) Cité par Pierre Borhan dans le catalogue de l'exposition organisée, de mars à mai 1987, au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris.
(2) Musée de la Photographie, 11 avenue Paul Pastur, 6032 à Charleroi (Mont-sur-Marchienne) jusqu'au 12 janvier. Ouvert du mardi au dimanche inclus de 10 h à 18 h. Fermé les lundi et jours fériés. Entrée 50 frs. Gratuit le mercredi. Renseignements: Tél. 071/43.58.10. On retrouvera ensuite cette exposition, réalisée en co-production avec Olympus European Photo Gallery, à Breda aux Pays-Bas (janvier à février); à la galerie Salvador, à Paris (février-mars); au Musée d'Art moderne de Troyes, (mars-avril); à la Galerie municipale du Château d'Eau à Toulouse (mai-juin); à la galerie Bellier à Paris (en novembre, durant le Mois de La Photo).

(Cette chronique a été publiée dans "Médiascope", le supplément culturel du quotidien liégeois
"La Wallonie", le vendredi 3 janvier 1992.)


[ Photographie | Plan focal | Regard sur le Musée de Charleroi | Regard sur la photographie liégeoise | Liens ]

Courriel :

Copyright © Inc. All Rights Reserved.