L'influence d'Atget n'a fait que se renforcer jusqu'à devenir un véritable mythe. C'est surtout vrai dans les conversations. Car il est aussi vrai que chez nous, en Europe, on a peu écrit sur lui et on ne connaît pas grand chose de lui.
Critiques et historiens le citent, bien sur. Ainsi Claude Nori dans "La Photographie française" (Ed. Contrejour, 1988), ainsi Molly Nesbit dans le chapitre 6 consacré à la "Photographie, art et modernité (1910-930)" de l'"Histoire de la Photographie" aux Ed. Bordas (1986), ainsi Françoise Reynaud, conservateur au Musée Carnavalet, dans le "Photo Poche" n° 16 (Ed. Centre National de la Photographie, 1984).
Il est intéressant de citer Michel Frizot dans "Histoire de Voir", volume 2: Le médium des temps modernes (1880-1939), Photo Poche n° 41 (Ed. Centre National de la Photographie): "Atget a parcouru les rues de Paris et des environs avec une chambre 18x24 cm. Il reste de ses voyages sur les pavés de Paris quelque 10 mille plaques, enfouies durant des décennies dans des musées et des bibliothèques. Incompris, il mourut dans le dénuement. Son travail, tenu pour utilitaire, n'a été reconnu qu'il y a peu.
Près de la moitié de son travail à trait au Vieux Paris: rues, cours, jardins, quais, petits commerces, monuments anciens, hôtels particuliers et, ajoute Michel Frizot, tout spécialement aux traces du passé dont il apprenait, mois après mois, qu'elles allaient disparaître ("pièces à convictions pour l'évolution historique", selon Walter Benjamin).
Atget est donc un chroniqueur pensif, qui sait aussi regarder les petits métiers, les prostituées, les marchés, les brocantes, les animaux et les plantes, ou les intérieurs domestiques. A l'enseigne de "Documents pour artistes", Atget poursuit sans doute un rêve de décryptage du monde; "chevalier errant de la photographie", il est au service de son sujet, qu'il embellit par le cadrage, amoureux du détail pittoresque, des fenêtres anonymes et des vieux immeubles penchés. Atget laissait à la génération des avant-gardes "la leçon d'un imagier qui fait oeuvre de ce qu'on ne regarde pas."(...)
Certaines oeuvres d'art paraissant avoir eu une vocation différée; mal comprises en leur temps, elles ne livrent leur sens (ou un parmi d'autres) que plus tard..."
On peut encore retenir cette déclaration de Waldemar George, dans "Photographie, vision du monde", (in "Photographie", 1930), cité par Carole Naggar dans son "Dictionnaire des Photographes" (Ed. du Seuil, 1982): "Atget dédaigne les vues panoramiques, les larges synthèses, les tableaux synoptiques. Sa méthode préférée est l'analyse, une analyse magique qui transgresse les limites de la perception, de la connaissance visuelle."
C'est pourtant la photographe américaine Berenice Abbott qui a mis toute son obstination à le faire connaître et reconnaître. Assistante de Man Ray presque voisin d'Atget, rue Campagne-Première, elle emporta, dans son pays, à la mort d'Atget, 1.787 plaques et 10.000 épreuves.
En, 1968, le Musée d'Art Moderne de New York acquit la collection de Berenice Abbott, ce qui déclencha, aux Etats-Unis, une véritable "fièvre" Atget et de nombreuses études. L'ouvrage le plus achevé: "The work of Atget" de John Szarkowski et Marria Morris à Hambourg, en quatre volumes, a été édité par le Musée d'Art Moderne de New York (1981-1985).
Comme nous venons de le constater, chez nous, le tour d'horizon des publications est vite fait et sans qu'on ne trouve un véritable travail sur Atget. Pourtant, il s'est trouvé une biographie intitulée "Atget Magicien du Vieux Paris en son époque". On devait ce travail indispensable au critique d'art Jean Leroy (né en 1906). Publié en 1975 par Pierre Jean Balbo, éditeur, l'ouvrage était devenu introuvable.
Une seconde édition, revue et augmentée, vient de sortir chez Paris Audiovisuel/Pierre Jean Balbo. (*) C'est un événement éditorial et une contribution indispensable autant à l'histoire de la photographie qu'à la compréhension d'un photographe qui mérite mieux que d'être réduit aux approximations déformantes ou anecdotiques d'une légende, aussi belle soit-elle.
On ne trouvera pas ici un travail scientifique réservé aux spécialistes. Comme le souligne, en préface André Rouillé, Jean Leroy "a voulu réparer un injustice, il a mené un combat résolu pour inverser le cours de l'oubli, pour sauver de l'anonymat cet homme qu'il avait souvent vu et entendu à Montparnasse, entre 1925 et 1927, âgé, à la veille de la mort, dont la personnalité l'a fasciné au moins autant que l'oeuvre. (...)
La démarche de Jean Leroy, sa façon de mener l'enquête, de se faire tout à tour détective et ethnologue, de démêler l'écheveau de l'ignorance, de l'oubli, voire de la stupidité, témoigne de sa clairvoyance: il a senti que cet homme méritait qu'on lui consacre du temps et de l'obstination, qu'on lui rende justice de son talent.
En dépit des limites propres à tout travail pionnier, ces recherches sont méritoires: elles ont servi de point de départ à des études beaucoup plus savantes...".
Dans ce livre tout à fait passionnant, vibrant, Jean Leroy rend un bel hommage à Berenice Abbott: "C'est grâce, écrit-il, à l'initiative et à la ténacité d'une jeune américaine que le vieux poète de l'objectif ne sombra pas dans l'oubli. Sans elle que serait devenu le splendide labeur d'un des grands maîtres de la photographie moderne! Et qui l'aurait sorti de l'ombre?"
Et c'est vrai. Mais ce qui est aussi vrai, c'est que la photographie française et la photographie tout court en doivent autant à Jean Leroy. En avant-propos, en expliquant son itinéraire que l'on peut qualifier de combat de justicier, Jean Leroy note "qu'on ne doit aux morts que la vérité".
La vérité de Jean Leroy est plus qu'un hommage à la mémoire d'Atget. Il lui offre la survivance.
Pierre Bastin
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(*) "Atget. Magicien du Vieux Paris
en son époque" par Jean Leroy.
Deuxième édition. Revue et augmentée. Paris Audiovisuel et Pierre Jean
Balbo éditeurs. Biographie illustrée
et augmentée d'un porfolio de photographies du vieux Paris
d'Eugène Atget. Impression deux tons. Prix broché: 250 FF.
Prix relié: 350 FF.
(Cette chronique a été publiée dans "Médiascope", le
supplément culturel du quotidien liégeois
"La
Wallonie",
le vendredi 19 juin 1992.)