"Entre 1890 et 1910, écrit Marc Mélon, la photographie est entraînée dans un mouvement international qui la pousse à bouleverser son esthétique et à explorer des techniques, des matières et des effets qu'elle n'avait jamais abordés auparavant. L'histoire a retenu ce mouvement sous le nom de photographie pictorialiste. (...)
La photographie pictorialiste est née de la convergence de deux incertitudes: quant à la nature du réel, d'une part, quant à la nature de la photographie, d'autre part. Les réponses apportées à ce double questionnement ne résolvent pas le trouble qu'il occasionne: les pictorialistes optent pour l'ensevelissement du réel et le travestissement de l'image...".
Ce "travestissement de l'image" qui s'accompagne d'une volonté de communiquer des émotions, va se traduire de différentes manières, selon les lieux, mais surtout, dans un premier temps, par des manipulations des clichés et des épreuves ayant pour but d'obtenir les effets évocateurs de la peinture impressionniste.
Dans les faits, ces manifestations se concrétisent par le recours à toutes sortes de procédés de tirage pour réaliser, par exemple, des épreuves à l'huile, à l'oléobromie, au charbon et à la gomme, lesquels participaient au mieux au camouflage des particularités de la photographie, comme, par exemple, sa précision.
Il s'agira moins d'imiter l'art que de se mesurer à lui, de "parier le prix de sa spécificité", selon l'expression de Marc Mélon.
Nous avons déjà eu l'occasion, à plusieurs reprises, dans notre page "Photo", d'évoquer, parfois brièvement, parfois plus longuement, la photographie pictorialiste; que ce soit, par exemple, à l'occasion de la présentation des travaux du jeune artiste liégeois Jean Janssis redécouvrant l'éventail des possibilités offertes par la gomme bichromatée, soit, l'été dernier, à l'occasion de la présentation de quelques "trésors" du Musée de la Photographie à Charleroi: scène intimiste de l'Américain Clarence H. White, image bucolique du Belge Léonard Misonne, portrait délicat de jeune fille du Liégeois Gustave Marissiaux, nu féminin sublimé par la lumière du Tchèque Frantisek Drtikol...
A l'opposé des photographes français les plus représentatifs du pictorialisme que furent les Robert Demachy et Constant Puyo, Frantisek Drtikol dont le Musée de la Photographie à Charleroi nous a offert une très belle exposition du 14 mars au 31 mai dernier ("Lumières fertiles", notre chronique dans "La Wallonie" du vendredi 8 mai), chercha résolument et systématiquement à affranchir l'art photographique de ses liens avec la peinture: "Notre relation avec la peinture se fonde sur l'aspiration à l'indépendance des deux moyens d'expression".
Le septième Mois de la Photo à Paris que nous avons eu l'occasion de présenter largement dans nos pages spéciales des vendredis 30 octobre, 6, 13 et 20 novembre, fut l'occasion de (re)découvrir ces deux tendances du mouvement pictorialiste, période faste de la création photographique bien que longtemps considérée, à tort, par les historiens, comme une "malheureuse parenthèse" dans l'histoire de la photographie.
La première de ces expositions, organisèe à la Grande Halle de la Villette, avec la collaboration de Paris Audiovisuel, "Mittel Europa: fin de siècles" nous permit de prendre vraiment conscience de toute la richesse des oeuvres et de la création photographique en Europe Centrale à travers trois périodes: les années 1900, l'entre-deux-guerres, et aujourd'hui.
La première partie, de loin la plus exaltante, constituait un superbe parcours de la création pragoise entre 1900 et 1925 avec des artistes comme Bufka, Nemec, NovaÁk, Trcka, Zych et, surtout, Josef Sudek et le maître Frantisek Drtikol.
C'est l'occasion de se souvenir que le mouvement pictorialiste débuta historiquement à Vienne avec la Fondation du Camera Club en 1891 et l'organisation de la première manifestation pictorialiste. Il connut son apogée entre 1895 et 1905 et toucha alors tous les pays d'Europe et jusqu'aux Etats-Unis et au Japon.
"Né dans le cadre de la renaissance des Métiers d'Art, il associait de riches dilettantes à des professionnels aventureux désireux d'utiliser d'une manière non conventionnelle toutes les techniques et les matériaux de la photographie au profit d'une vision personnelle et d'une recherche éminemment subjective".
Cette vision du pictorialisme français montra comment ce mouvement photographique, encore trop méconnu, sut élaborer une véritable esthétique et révéler, outre les célèbres Robert Demachy et Constant Puyo, des figures moins connues, souvent provinciales, comme celle de Pierre Dubreuil à Lille, ou Ferdinand Coste, représentant significatif du paysage pictorialiste, art que Roland Barthes a défini par un beau raccourci: "Le pictorialisme n'est qu'une exagération de ce que la photo pense d'elle-même".
Un livre accompagnait et proonge cette exposition qui ne laisse aucun doute sur les enjeux du pictorialisme: considérer la photographie comme l'un des beaux-arts, et met en exergue le rôle du courant français dans la diffusion internationale du mouvement: "Le Pictorialisme en France" aux Editions Hoëbeke. (*)
En avant-propos, Bernard Marbot, conservateur à la Bibliothèque nationale, caractérise très bien la démarche générale des pictorialistes: "(Leur) attitude devant la nature participe plus ou moins explicitement de la conviction alors partagée par plusieurs artistes qu'il existe une correspondance entre la forme extérieure et les états subjectifs: à toute émotion, à tout état d'âme provoqué par un spectacle quelconque répond dans l'imagination un équivalent plastique capable de traduire les sentiments ressentis.
Afin de le dégager, le photographe peut soit déformer le réel à la prise de vue soit le transformer au tirage. L'épreuve définitive n'est plus la représentation d'un sujet, soumis ou non à une mise en scène, elle délivre un équivalent dont le sujet enregistré n'est que l'occasion."
Dans un texte de huit pages, sous le titre "La photographie moderniste en 1900", Michel Poivert fait une belle synthèse de l'ambition artistique de ce qu'on se plaisait à nommer, à l'époque, "l'école française" de photographie artistique, et de ses multiples manifestations et implications à Paris comme en province: l'ambition d'un art photographique; un pictorialiste dans l'histoire: Ferdinand Coste; des genres et du paysage en particulier; la photographie synthétique; le "métier" pictorialiste ou la photographie au-delà de la prise de vue; les cimaises du pictorialisme; gazettes et portfolios: le pictorialisme sous presse; le soubassement associatif.
René Le Bègue, un artiste important du pictorialisme français, écrivait dans "Photo-Revue" en date du 6 mars 1904: " Nous ne pensons pas déshonorer la photographie artistique, mais au contraire la servir, en essayant par une intervention personnelle, légère ou considérable, d'atténuer la vérit¢ photographique, cette vérité que l'objectif crée, étale impitoyablement avec un luxe de détails souvent déplorable, rendant difficile la synthèse, la simplicité, l'harmonie. (...)>
Nous réclamons donc pour la photographie, dont le seul but est d'obtenir une belle image suivant l'esthétique de l'artiste, la liberté des moyens pour y parvenir...".
A n'en pas douter, l'aventure pictorialiste fut exaltante. Elle se découvre enfin comme condition indispensable à l'avènement de la photographie moderne et contemporaine. Les deux expositions du Mois de la Photo à Paris et ce livre ont le grand mérite de nous en faire prendre pleinement conscience.
Pierre Bastin
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(*) "Le Pictorialisme en France", de
Michel Poivert. Avant-propos de Bernard Marbot.
Editions Hoëbeke,
co-édition avec la Bibliothèque Nationale. Collection
"Le Siècle d'or
de la Photographie". 112 pages, 80 photographies, 285 FF.
(Cette chronique a été publiée dans "Médiascope", le
supplément culturel du quotidien liégeois
"La
Wallonie",
le vendredi 4 décembre 1992.)