Fasciné par le corps féminin, il en exalte les courbes sinueuses, douces et provocantes. Rythmant l'espace de formes géométrisées et abstraites, il construit une mélodie aux accents sourds et aux subtiles harmonies. Dépouillé, son art incite à la méditation, au chant intérieur.
"Je m'appelle Drtikol / celui qui écrase les roues / j'ai écrasé les roues qui m'étreignent. Je suis photographe, j'ai photographié à l'aide de la lumière, j'écris avec la lumière, j'écris dans l'âme des gens, à l'aide de la lumière, la Connaissance".
Déjà rien que cette déclaration nous donne l'envie de mieux connaître cet artiste, pionnier de la photographie tchèque moderne et photographe majeur du premier tiers de ce siècle. Les quelques photographies que nous reproduisons transforment cette envie en soif dévorante.
Voici bien un photographe sur qui nous aimerions avoir le temps d'écrire un livre ou encore, si nous en étions capable, nous aimerions réaliser le catalogue raisonné de son oeuvre. L'envie est d'autant plus grande que la bibliographie en fançais de Drtikol est singulièrement pauvre, exception faite de l'irremplaçable "Frantisek Drtikol - Photographe Art Déco" par Anna Farova aux Editions Schirmer/Mosel.
L'urgence s'en fait également sentir. En 1935, au sommet de la gloire, mondialement connu, Frantisek Drtikol abandonna la photographie pour vivre à l'écart du monde jusqu'à sa mort en 1961. Il fallut attendre les années 70 pour qu'on commence à redécouvrir son oeuvre qui attend toujours d'être appréciée à sa juste valeur.
La démarche première de l'artiste est d'abord ce qui nous séduit. Dans son pays, il fut le premier à pratiquer la photographie comme un art à part entière. Certes, l'esthétique pictorialiste de ses débuts s'exprima dans ses gommes bichromatées. Son oeuvre se poursuivit ensuite au confluent du cubisme, du constructivisme et d'un certain néo-classicisme et ne fut pas loin d'évoquer, mais à un haut niveau de qualité, le style "Art déco".
Mais, il abandonna rapidement les diverses techniques de report avec addition de pigment et les lois de la composition pictoriale classique, pour élaborer un mode d'expression spontané et purement photographique où les effets de lumière jouent un rôle essentiel. La volonté de Drtikol fut d'affranchir résolument et systématiquement l'art photographique de ses liens avec la peinture.
"Je considère la photographie, écrivait-il, comme une expression du sentiment artistique parmi d'autres." Et c'est ainsi qu'il se mit à utiliser les contours géométriques de son sujet et les effets de lumière pour structurer ses images, privilégiant l'expression au détriment de l'aspect décoratif. Il privilégia aussi le gros plan, le mouvement, l'harmonie des lignes, la forme pure, la seule construction de l'image par la lumière.
C'est évidemment à travers l'image de la femme qu'apparaît le mieux l'évolution de son style. La sensualité et l'éternel féminin allaient former le fil conducteur de toute son oeuvre.
"La femme, écrit Anna Farova, devient cette vision obsédante porteuse du Mal et du Bien, sainte et vierge, démon et femme fatale. Drtikol est fasciné par le corps féminin, comme tout l'art de l'époque; il y voit la forme de toute pensée, de toute beauté, la forme de l'âme".
Mais, comment mieux parler de cette oeuvre d'exception qui est une synthèse qui a révolutionné de fond en comble l'esthétique de l'art photographique et du nu? Comme Anna Farova, nous sommes ébloui "par l'immensité de l'oeuvre de Drtikol, ses variations infinies, la richesse sans cesse renouvelée de l'image de la femme au cours de trente années de création ininterrompue".
La ligne, la forme, la femme, l'espace, la lumière, tout ce qui est Drtikol, le Musée de la Photographie à Charleroi nous offre de le découvrir à l'occasion d'une très belle exposition qui réunit des oeuvres de la période la plus créative de l'artiste tchèque. (*)
L'oeuvre de Frantisek Drtikol s'articule sur plusieurs périodes qu'Anna Farova résume fort bien dans son livre. C'est important de pouvoir les caractériser.
La première grande période se situe dans les années 1910. Drtikol utilise le clair-obscur, supprime le réalisme de l'objet photographié pour donner l'illusion de l'eau-forte. "Le corps et la draperie se complètent dans une synthèse esthétique et expressive, soulignée en outre par le modelé de la lumière et de l'ombre. Le personnage est placé devant un arrière-plan abstrait où tout peut être imaginé car tout n'est qu'indice. Ces variations assez nombreuses sont un magistral exemple de l'imagination plastique de Drtikol."
C'est aussi au cours de cette époque que Drtikol invente la technique de la photolithographie ce qui lui permet d'accéder à la photographie en demi-ton. Il s'agit d'une combinaisaon entre le procédé à l'huile et la lithographie, qui consiste à transférer l'image à l'huile sur la pierre lithographique. Le but du procédé est de décomposer les ombres en demi-ombres et en quart d'ombres. L'artiste obtient ainsi des impressions en profondeur, avec le velours de la presse allié à la légèreté du grain de la lithographie.
La seconde grande période débute dès après la guerre, en 1918. Drtikol introduit la pose dynamique, le geste dansant et crée des compositions inspirées de la danse.
Après 1922, s'ouvre la troisième période. Drtikol utilise les premiers décors qui vont former le fond de ses images et vont faire entrer la troisième dimension dans la photographie, la dimension de l'espace réel.
Et c'est l'apparition des grandes formes géométriques dans lesquelles le nu est inclus, composé, disposé. Tout se déroule sur plusieurs plans de l'espace. La figure, le personnage sont au centre et deviennent une partie de l'ensemble. Le mouvement du corps épouse et suit les formes.
La quatrième grande période s'inscrit entre les années 1926 et 1930. ce sont les années de gloire internationale. C'est aussi à cette époque que Frantisek Drtikol est au plus fort de son art, de sa création.
"Le corps, écrit Anna Farova, n'est plus seulement "un vêtement de l'âme", mais une forme et une matière qui ont leur contenu propre, sans connotation littéraire ou symbolique. L'éclairage, la lumière elle-même, deviennent des composants de l'image, des éléments fondamentaux de la construction de l'oeuvre; ils ne sont plus les compléments de l'image, mais une forme, la raison d'être du photographe."
C'est encore à cette époque que l'ombre d'un nu, d'un torse, d'un détail du corps, démesurément agrandi et expressif, se détache de son objet, libéré de sa source, devenant lui-même forme, corps, objet photogénique ayant une existence propre.
"L'année 1927, note l'historienne de l'art, est une des années les plus fructueuses et les plus heureuses, pleine d'invention et d'enrichissement créateur. La diversité et la richesse des idées, cette idée nouvelle du corps féminin comme forme ou élément de la composition en espace, son intégration dans les plats et les surfaces; l'exploitation des contrastes de lumières, d'ombres et d'éclairages; le dynamisme des attitudes, la prise en compte des lignes dans la forme organique (le nu) et inorganique (l'objet); l'agencement théâtral ou la mise en scène à la manière du cinéma: voilà des facteurs réellement tout nouveaux pour l'art photographique...".
Voilà déjà quelques raisons pour lesquelles Frantisek Drtikol nous est indispensable. La courbe se fait ligne, la ligne se fait corps, le corps se fait chant, espace. La femme est médiatrice dans la lumière fertile.
Pierre Bastin
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(*) Frantisek Drtikol. Musée de la
Photographie, 11, avenue Paul Pastur, 6032 Charleroi
(Mont-sur-Marchienne). Jusqu'au 31 mai. Ouvert
du mardi au dimanche inclus, de 10 h à 18 h.
Fermé les lundis et le 28
mai. Entrée 50 FB. Gratuit le mercredi. Rens. Tél. 071/43.58.10.
Rappelons qu'en même temps que l'exposition consacrée à Frantisek
Drtikol, le Musée de la Photographie
présente également une exposition
thématique sur la danse (voir notre
Médiaphoto du vendredi 3 avril)
et
une exposition consacrée au jeune
photographe tchèque Vladimir Zidlick (voir notre Médiaphoto
du vendredi 17 avril).
(Cette chronique a été publiée dans "Médiascope", le
supplément culturel du quotidien liégeois
"La
Wallonie",
le vendredi 8 mai 1992.)