"Chambre close" est une double fiction, littéraire et photographique. Le livre se compose d'une part d'un choix de photographies montrant des femmes nues ou à demi-nues dans des chambres d'hôtels ou des appartements, et de l'autre d'un récit en forme de confession qui raconte comment les photographies ont été prises par un personnage fictif dans lequel Bettina Rheims et Serge Bramly se rejoignent pour un seul et même regard avide: celui du dévoilement dans l'audace.
Mais les choses sont en même temps plus simples et moins simples qu'il n'y paraît. Dès les premiers mots, Serge Bramly nous en prévient: "Ce n'est pas clair. A l'usage, les rêves se révèlent doubles et contradictoires, une partie de nous aspire à la tranquillité, quand une autre réclame la tourmente. Deux voix s'expriment ensemble. La plus faible n'a pas le moins d'emprise. Et lorsque l'une couvre l'autre, qu'on croit sa domination certaine, l'autre ruse et crache son venin...".
Les fidèles de cette page Photo le savent bien. Ce n'est pas la première fois que nous abordons le travail de Bettina Rheims. En 1987, nous l'avions accueillie à l'occasion d'une exposition "rétrospective" à l'Espace Photographique de la Ville de Paris.
On se rappellera plus facilement son exposition "Modern Lovers", en premi£re mondiale, au Palais des Beaux-Arts de Charleroi, dans le cadre de la Quatrième Triennale internationale de la Photographie organisée, en 1990, par le Musée de la Photographie à Charleroi, Centre d'Art contemporain de la Communauté française de Belgique.
Comme nous l'écrivions, sous le titre "Peaux profondes", ("La Wallonie" du vendredi 1er juin 1990), cette exposition en fut l'épicentre. Elle fut ensuite présentée un peu plus tard, en novembre, à la Maison européenne de la Photographie à Paris, dans le cadre du Mois de la Photo, avant de faire l'objet de nombreuses présentations à travers le monde.
Bettina Rheims y montrait, en grands formats, des jeunes, filles et garçons, "dans leur mystère, leur solitude, leur drame intérieur, et, surtout, apparente, leur ambiguïté trouble, leur côté androgyne, leur identité profonde aux contours mal définis".
Le présent travail de Bettina Rheims prolonge plutôt celui montré en 1987, sinon, qu'ici, il gagne en audace et que la couleur supprime tout esthétisme inhérent au noir et blanc pour ne conserver que le réel, et que, comme l'écrit Serge Bramly, "le désir développe le désir".
Notre conclusion à "Modern Lovers" s'y adapte pourtant fort bien. Elle introduit en tout cas la continuité évoquée: "La peau, écrivions-nous, est, selon l'expression de Valéry, ce qu'il y a de plus profond en l'homme. Si le poète est un voyant, le photographe est un touchant qui touche l'intouchable. Il va plus au fond, au plus profond."
Cette continuité relève de la fascination qui se nourrit également d'elle-même, de telle sorte que l'audace entre dans sa logique. Cette audace, faut-il le préciser, n'a que peu de chose à voir avec une mise à nu de quelques centimètres de peau en plus, fussent-ils ceux du "sillon des plaisirs, tout le détail enfin de cet écartement obscur que Courbet nomma l'origine du monde". "L'aventure concerne l'oeil et non le sexe", précise Bramly, ailleurs dans son récit.
Oui, mais l'oeil et le sexe sont dans la tête et la tête suinte par tous les pores de la peau. Bettina Rheims remonte à la tête par la peau. L'image de la femme, l'image du corps de la femme n'est pas ce qui l'intéresse.
On sait très bien que c'est elle qui l'exprime dans le texte-fiction: "Mais, alors que la pensée de son corps m'échauffait la moelle durant la négociation, quand elle était vêtue, à la seconde où je tenais la femme dans le viseur, dans quelque position ou état qu'elle se trouvât, une barrière de cristal s'interposait entre nous, mon désir changeait de nature, je ne me préoccupais plus que de photographie. La séance achevée, le sentiment subissait une nouvelle mutation et se reportait en entier sur les images...".
Pour Bettina Rheims, ne plus se préoccuper que de photographie, cela revient à viser l'au-delà de la représentation du corps, pour atteindre la féminité primitive. Elle ne voit plus le corps mais l'au-dedans du corps.
Elle photographie de l'intérieur ce qui n'est que la femme (et non sa représentation) et ce qui est toute la femme: femelle, lascive, soumise et tout autant impératrice gourmande sous la caresse de l'oeil, dans la connivence du regard, ou en rebelle dans la mise à nu, fragile dans l'affrontement, forte et dominatrice dans l'abandon du désir.
Alors, surgissent sur la pellicule de Bettina Rheims, l'inné féminin, la spontanéité de la séduction féline. Ce qu'elle est arrivée à rejoindre, pour le traduire, c'est le cerveau "primitif", le ça pour employer un terme de psychanalyse, et qui est l'ensemble des pulsions inconscientes, le domaine des éléments refoulés dont les pulsions (sexuelles en particulier).
En même temps que ces pulsions peuvent, de la sorte, affleurer à la conscience du modèle, à sa peau, l'artiste les capte sur sa pellicule.
Son acte photographique relève de l'incursion dans le ça, l'inconscient, le tout puissant royaume d'Eros et de Thanatos, et, en même temps, d'une stratégie amoureuse que l'on pourrait appeler "communication visuelle intraspécifique" (émission de signaux spécifiques par la photographe et leur réception par la photographiée). Nous voilà bien dans la "chambre close".
Au-delÀ du corps de la femme, de ses poses, de ses abandons, de ses tensions, voire de ses dernières retenues, voici la femme, enfin, dans sa provocante sincérité. Il n'y a plus de secrets. Désacralisée, la femme devient évidence poignante.
Bettina Rheims nous le révèle: cette beauté-là est abîme.
Pierre Bastin
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(1) "Chambre close". Exposition de
cinquante photographies de Bettina
Rheims. Galerie Maeght,
12, rue
Saint-Merri, 75004 Paris. Jusqu'au 10 novembre.
(2) "Chambre close", fiction. Photographies de Bettina Rheims,
texte de Serge Bramly.
144 pages. 72 photographies en couleurs. 320 FF.
(Cette chronique a été publiée dans "Médiascope", le
supplément culturel du quotidien liégeois
"La
Wallonie",
le vendredi 23 octobre 1992.)