Gravitation - Regard sur une chronique

Photographie et danse

L'attraction newtonienne


En attente d'une autorisation de publication

Photographie de Helmut Newton: "----". © Collection privée.

Grand prix national de la photographie, artiste souverain, Helmut Newton renouvelle
dans un nouveau registre son principe de la force d'attraction
que tout corps exerce sur un autre corps.

On peut aimer ou ne pas aimer le photographe des "Femmes secrètes". Avec des images toujours très fortes, Helmut Newton ne laisse personne indifférent. Mieux, depuis longtemps, il a su imposer beaucoup plus qu'un style, c'est-à-dire, une façon de voir.

Avec un sens vif et neuf des images, sans négliger les effets saisissants, Helmut Newton s'est toujours mis en devoir de témoigner du rêve d'une époque, de manière réaliste mais sophistiquée, dans une sorte de besoin fiévreux.

Comme l'écrit si bien Jean-Paul Scarpitta (1), "Il cherche à satisfaire ses facultés imaginatives dans le réel, en poursuivant les aspects in¢dits qui causent à notre sensibilité une surprise semblable à celle que provoque l'irréel. Helmut Newton photographe choisit et retient, montre ou explique tout ce dont l'homme doit enrichir sa vue, son esprit et sa mémoire."

Versant d'une stratégie

Pour aborder ce qui nous occupe, le mieux est encore de revenir un instant au critique Bernard Lamarche-Vadel et à son essai intitulé "Helmut Newton, un peuple de statues". (2)

"Le génie de Newton tient évidemment, écrit-il, à la richesse et à la diversité du dispositif qu'il conçoit pour mesurer cette distance (NDLR: entre le modèle et le photographe), garantir cette fixité. Il y aurait un étonnant catalogue à constituer des figures employées par ce photographe pour servir la vérité de son art: la juxtaposition, le recouvrement, le décollement, la métaphore, le collage, la métonymie, le stéréotype, etc.; cette variété de ligatures, cette collection de verrous dans le sujet de la photo manifestent la passion exclusive de plaquer ce sujet, l'immobiliser dans ce que l'on nomme à juste titre une pause.

La passion que conçut un temps Newton pour les corps appareillés de prothèses, ou entravés au moyen de chaînes fut le versant éclairé de cette stratégie qui est la structure de toute son oeuvre, la structure de toute oevre d'art photographique. (...)

...Pourquoi l'oeuvre de Helmut Newton m'apparaît-elle comme exemplaire? Hormis la modernité intransigeante de sa vision, sa valeur technique, sa représentativité socio-culturelle, paramètres reconnus par tous, que cet artiste soit aujourd'hui enfin reconnu en tant que tel, et l'un des plus souverains de sa génération, (...) Newton parmi les plus grands photoghraphes vivants est l'un des très rares à avoir su associer à l'amplitude d'une vision singulière, à l'amplitude de sa création d'un style dont les imitateurs sont à présent légion, un programme de réflexion intuitive, instinctive. (...)

Si l'art de Newton domine le monde de notre temps, n'est-ce pas qu'il faille bien y reconnaître le retour terrifiant de la mythologie refoulée de notre époque: le corps et la mort ou pire, la femme et la mort."

Le verre dans la tête

En lisant la revue PhotoMagazine de février, nous apprenons que Helmut Newton a reçu, en décembre dernier, le grand prix national de la photographie. Chaque année, note cette revue, les Grands prix nationaux distinguent des personnalités qui ont particulièrement marqué la vie culturelle en France. En 1989, Helmut Newton avait déjà été nommé Chevalier des Arts et des Lettres par Jack Lang, ministre de la Culture.

Ce prix nous a rappelé que nous nous étions promis de parler d'un livre assez particulier: "Das Glas im Kopf wird vom Glas, the Dance section" (littéralement: Le verre dans la tête est fait de verre) de Jan Fabre et comprenant une série de photographie de Helmut Newton. (3)

"Les pièces de théâtre et les dessins de Jan Fabre, écrit Michael Tarentino, sont d'un caractère corporel presque foudroyant. Dans ce livre, contenant des photos de Helmut Newton, l'érotisme, la violence ainsi que l'expérience du temps, qui caractérise l'oeuvre de Fabre, sont traduit par la page imprimée. L'oeuvre expérimentée dans le temps est ainsi transformée dans une série plus directe de stimuli visuels.

Le livre fonctionne comme complément aux pièces de théâtre, ainsi comme la collaboration unique entre le metteur en scène, le photographe et l'acteur-modèle."

Créés le 6 mars 1990 à l'Opéra d'Anvers, les "Das Glas im Kopf Wird vom Glas ont été présentées les 20 et 21 septembre 1990 au Théâtre de la Ville à Paris. La sortie du livre marqua cette occasion et, en même temps, l'exposition des photographies dans la galerie bruxelloise Coppens-Vandevelde.

Le thême central est le chant et la danse au travers de l'univers féminin. Très controversé, ce spectacle détourne les codes de la danse classique. Les danseuses ont les poignets liés par leurs chaussons. Bruits, heurts et bousculades ne débouchent sur rien.

Parcours et interventions

Le bonheur de cette oeuvre, c'est qu'elle a permis à Helmut Newton de saisir au mieux les facettes d'une danse qui, selon l'expression d'un critique parisien, sonne le glas de la danse avant-gardiste qui n'exprime plus rien puisqu'elle n'a rien à dire. Danseuses cuirassées. Décors à moitié vides. Cuirasses désertées."

Mais qu'on ne s'y trompe pas. Newton n'a pas photographié le spectacle de Jan Fabre. Il a étudié son parcours pour faire sa propre mise en scène ailleurs, c'est-à-dire dans la Kongresshalle et à l'hôtel Lian-Yi à Francfort.

Ses photographies sont des interventions dans un spectacle qu'il se donne à lui-même, avec les acteurs (les danseuses déshabillées par lui) de Fabre. Cependant, ses mêmes photographies serviront d'iconographies au spectacle de Fabre. On y trouve une technique qu'il n'avait encore jamais employée: celle de la double exposition.

Ces images de Newton sont des réflexions sur la fragilité de nos valeurs, avec un humour noir certain, sinon sarcastique et pénétrant, et elles nous renvoyent donc à l'ensemble de son oeuvre. Et c'est bien à elle qu'il nous faut revenir et à la théorie de l'attraction qu'elle développe.

C'est toute entière

L'aveu même de la star Sigourney Weaver saisit bien Newton dans son principe de la force d'attraction que tout corps exerce sur un autre corps et que nous empruntons à son non moins célèbre homonyme Isaac Newton.

"J'ai appris, dit-elle, cette chose très importante sur Helmut et qui a totalement changé mon travail: il n'est pas du tout intéressé par la façade propre et évidente. Il veut voir ce qui se passe quand vous cessez de vous contrôler et voir émerger ces émotions, ces sentiments un peu fous qui se dégagent de votre profond intérieur dans certaines situations. (...)

Il s'intéresse beaucoup plus à ce qui se passe à l'intérieur de vous, à votre esprit, vos émotions. Il ne vous demande pas d'être ce qu'il projette en vous, mais plutôt de dévoiler votre âme. (...) Quand on se donne à Newton, c'est toute entière..."

L'attraction revue par Helmut Newton relève d'un savant mélange d'électrochocs, de séduction, d'enthousiasme et de conviction.

Comme le dit si bien Christian Caujolle, directeur de l'agence VU, le seul grand photographe à ne pas faire de photo, "C'est son attitude de photographe irréductible, de jouisseur d'images et de refus des tabous qui a permis à Newton d'inventer, de diffuser et de faire accepter une autre image de la femme. (...)

Ceux et celles qui lui ont reproché un certain machisme n'avaient pas compris que, contrairement à ceux qui couchaient les femmes sur papier glacé, Newton proposait qu'elles soient inaccessibles, sensuelles, jamais offertes mais toujours désirables..."

Voilà bien là, tout condensé, le principe d'attraction de Helmut Newton. Irrésistible.

Pierre Bastin

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(1) Catalogue du Mois de la Photo à Paris, novembre 1984, pour l'exposition organisée au Musée d'Art moderne de la Ville de Paris.
(2) Helmut Newton, Editions du Regard, 1981.
(3) Das Glas im Kopf wird vom Glas. Dessins de Jan Fabre. Photographies de Helmut Newton.
Editions Imschoot, Burggravenlaan, 20, 9000 Gent. 96 pages. Prix: 1.750 frs.

(Cette chronique a été publiée dans la page "Culture" du quotidien liégeois
"La Wallonie", le vendredi 15 février 1991.)


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