Gravitation - Regard sur une chronique

Sarah Moon

Le tendre du temps


En attente d'une autorisation de publication

Photographie de Sarah Moon: "----". © Collection privée.

"Je guette ce que je n'ai pas prévu, j'attends de reconnaître ce que j'ai oublié.
J'espère le hasard et je souhaite plus que tout être touchée en même temps que je vise."

"L'air est l'eau du temps et celle du regard.
D'ordinaire, il reste invisible, car on ne cherche à photographier que l'instant, et l'instant renvoie seulement à une anecdote.
La Photo de Sarah Moon ne sert plus (enfin) à retenir le temps: elle le met dedans, et l'image dès lors renvoie à elle-même. (...)
Qui les regarde voit déjà le souvenir de son souvenir à travers une buée de solitude ou bien d'attente, et sa douceur.
L'écriture qui produit ces images a ce pouvoir que l'intensité de la signification s'y double toujours de celle de la sensibilité et entre l'aigu et le précis, la beauté s'y lève vers le fond de l'air, à perte de vue."

Voici un très beau texte dû au grand poète français Bernard Noël, publié par Magazine Zoom. Il l'a dédicacé à une très grande photographe française: Sarah Moon. Elle est aussi la moins connue, c'est-à-dire la plus secrète.

Aussi, son introduction à sa monographie "Vrais semblants" qui vient de sortir aux Editions Delpire (1) n'est-elle pas de trop.

"Depuis 20 ans, écrit-elle, je fais presque toujours la même photo. Une photo de mode. Une robe, une femme, ou plutôt une femme, une robe. Dedans - dehors - debout - assise - plus près - plus loin - à l'ombre ou au soleil l'été - l'hiver - peu importe.

Je photographie le privilège - l'évanescence - l'improbable ou la beauté - j'y cherche l'émotion et la quête en est d'autant plus désespérante.

Souvent j'envie ceux qui savent photographier la vie. Moi je la fuis - je pars de rien - je ne témoigne de rien - j'invente une histoire que je ne raconte pas, j'imagine une situation qui n'existe pas - je crée un lieu ou j'en efface un autre, je déplace la lumière - je déréalise et puis j'essaie...

Je guette ce que je n'ai pas prévu, j'attends de reconnaître ce que j'ai oublié - je défais ce que je construis - j'espère le hasard et je souhaite plus que tout être touchée en même temps que je vise..."

Née en 1938 en Angleterre, d'une famille d'origine française, Sarah Moon se retrouve mannequin professionnel en 1960 pour passer de l'autre côté de la caméra six ans plus tard. Dès lors, photographe freelance, elle collabore à Vogue, Nova, Bazaar italien, Elle, Photo, Zoom, Harper's Bazaar. En 1971, elle reçoit le J. Arthur Rank Gold Award À Londres.

Que quelque chose se passe

L'année 1975 voit sa première exposition personnelle à la galerie Delpire à Paris (tirages noir et blanc et sépia). En 1979, Sarah Moon reçoit le Gold Screen Award en Italie, puis le Grand Prix international de la publicité à Cannes.

Depuis 1984, elle vit à Paris, réalise des photographies de mode ou de publicité "de prestige". Elle est souvent désignée comme la principale interprète de la tendance "impressionniste" dans la photographie de mode.

Tentée depuis longtemps par le 7e art, elle vient enfin d'achever son premier long métrage: "Mississipi One", sorti sur les écrans à Paris dès ce 12 février. Une oeuvre qu'elle qualifie de "conte de fées empoisonné".

Voilà, à quelques détails près, tout ce que l'on sait de cette grande dame pour qui "La lumière, c'est le langage même de l'image, le premier rôle: elle surprend, elle déçoit, elle sublime ou elle défigure, mais il n'y a pas de photographie sans elle."

Cela dit, mis à part quelques commentaires personnels, nous serions bien en peine d'en dire plus sur cette artiste indispensable. Fort heureusement, il y a quelques temps, le photographe Frank Horvat a eu la bonne idée de rencontrer quelques photographes et de publier les entretiens qu'il avait pris soin d'enregistrer. Un ouvrage du plus haut intérêt.(2) Sarah Moon était de ceux-là. Qu'il soit ici remercié de nous laisser "emprunter" quelques extraits essentiels la concernant. Les voici.

"Très souvent je me dis: "Je voudrais faire une photo où il ne se passe rien." Mais, pour enlever, il faut qu'au départ il y ait quelque chose. Pour qu'il ne se passe rien, il faut que d'abord quelque chose se passe."

"Si je ne faisais pas de la photographie appliquée, je ne travaillerais jamais en couleurs. C'est en noir et blanc que je visualise... La couleur, c'est de la couleur traficotée, malade, de la couleur sans couleur.... La couleur n'est qu'une déviation. Sauf quand on travaille avec des couleurs très fausses, où la couleur est vidée, où il n'y a plus de référence à la peinture..."

"J'ai toujours senti la photo comme une possibilité de faire de la mise en scène, de raconter une histoire en images. Je cherche une image, avec un minimum d'informations et de repères, une image pas située et qui pourtant me parle, qui évoque ce qui s'est passé avant et ce qui va se passer après. Je sais bien qu'on peut contester cette manière de photographier, mais pourquoi y aurait-il une seule sorte de photos? Je veux créer des images avec des éléments que je choisis, narratives ou évocatrices, au-delà du document sur la femme qui porte une robe. Je me donne un cadre littéraire, je me raconte une histoire. C'est le seul tremplin que je me sois trouvé pour sauter...(...)

C'est vrai que je crée un cadre, une mise en scène, j'espère toujours que dans l'espace que j'ai fabriqué, il va y avoir un accident, une surprise. D'asseoir quelqu'un sur une chaise, par exemple, peut être une photo, comme ça peut n'être rien. Mais si je dis, ne serait-ce que pour communiquer avec le mannequin: "Tu es sur une chaise, et tu attends comme si tu étais sur le quai d'une gare!", ça ouvre un passage à l'événement, ça m'aide à trouver le sentiment d'une situation...(...)

Je ne témoigne que de ma fantaisie, d'un sentiment que j'ai de la femme, de quelque chose de tout à fait personnel... C'est toujours un état de grâce, un élément que je n'ai pas prévu, qui me surprend et m'arrête.(...)

Pour commencer, je choisis un lieu, et c'est déjà de la mise en scène. Je dis "Je veux que la lumière arrive par la fenêtre et que cette partie soit dans l'ombre", parce que j'ai dcidé que dans ma photo il sera sept heure du soir." Est-ce bien cela que le titre du livre signifie?

A propos de "l'instant décisif" cher à Cartier-Bresson , Sarah Moon convient qu'il s'agit d'un cadeau qui ne dépend pas d'elle: "Nous ne pouvons que nous efforcer d'être prêts. C'est ce qui est si dur. Le travail investi, l'intensité, l'attente, l'espoir ne suffisent pas. On peut se donner du mal, inutilement, pendant des heures, et puis tout À coup, en trois minutes, au bon endroit, au bon moment, juste sous cet angle-là, le hasard exprime ce qu'on voulait exprimer."

Le privilège de l'instant

Enfin, laissons-la redire, une fois encore, le plus profond d'elle même: "Je sais qu'il y a, dans ma manière de travailler, quelque chose de terrifié par rapport au temps. Quand je suis émue par la beauté d'une fille, c'est par ce qu'elle a de figitif, par le sentiment de l'instant qu'il faut saisir. Je sens la beauté qui passe et s'en va, et ça me désespère aussi, parce que je me demande si j'ai été à la hauteur de ce privilège et si j'ai su faire ce qu'il fallait pour en rendre compte. Notre angoisse, notre sentiment de culpabilité, c'est que nous savons que ça dépend de nous, du regard que nous portons sur les choses...".

La photographie de Sarah Moon, au premier regard, donne une impression de séduction, de "lèche-oeil". L'impression provient de ses sujets à connotation romantique, de ses atmosphères intimistes, de ses personnages: femmes délicates, de leur douce sensualité, de la transparence, de l'ensemble tout empli d'une densité subtile. Mais il faut savoir aller plus loin.

Pour elle, le fond sert la forme; et photographier, c'est évoquer plus que décrire. Aussi, utilise-t-elle le grain que procurent les films qu'elle pousse comme une granulation de la texture, avec le but précis de réduire l'excès d'informations enregistré par la pellicule.

Quand la couleur est utilisée, elle est réduite le plus souvent à la monochromie où les demi-teintes se confondent dans la pénombre et la brume.

Son oeuvre est essentiellement un travail d'intuition, réalisé en des lieux incertains, à une époque incertaine, de manière à exprimer une douceur un peu triste, une sorte de nostalgie retenue, lenteur inquiète et pourtant paisible de ses personnages placés toujours entre rêve et réalité. C'est sa façon à elle d'apprivoiser ce qu'elle appelle "les moments magiques".

Quête de l'improbable

Pour ses "moments magiques", Sarah Moon parle aussi d'une "quête sans fin de l'improbable". Et c'est là toucher du doigt, pénéter son acte photographique au plus profond de lui-même. Chaque photographie est tressée véritablement d'instants présents et passés, instants en train de fondre sous l'imperceptible chaleur de la lune.

La première image qui ouvre "Vrais semblants" est celle d'une jeune femme dont on devine qu'elle se couvre les yeux des mains. Il est peut-être bien vrai qu'on ne voit bien qu'avec le temps.

La femme et le temps sont bien les sujets constants dans les jardins secrets de Sarah Moon, femmes désarmées, fragiles, en "danger de disparition" comme elle dit, dans l'attente d'une apparition désirée et redoutée À la fois, visages lunaires, corps languissants dans l'attente de l'improbable mais possible déchirure du temps.

Il faut tout de même remarquer que dans le présent album, le modèle est souvent seul, vu de biais ou de dos. La solitude, le mystère, sont plus appuyés, plus palpables.

Quelques photographies ne sont pas sans rappeler l'oeuvre de Josef Sudek pour les natures mortes et le parcours du maître liégeois Hubert Groteclaes pour certains paysages. C'est la fascination du temps qui les fait se rencontrer.

Comme Josef Sudek, elle nous introduit aux mystères à peine dévoilés d'une vision qui explore le monde des correspondances, de l'éclosion du merveilleux dans le familier où se perçoivent comme des présences occultes et en même temps les variations du médium à travers les transformations de la lumière, de la matière et du temps.

Comme Hubert Grooteclaes, elle fragilise l'unité de ce qu'elle donne à voir et confère à l'ensemble une troublante irréalité (Est-ce un hasard si tous deux sont myopes?). Comme lui, elle restitue, non ce qu'elle a vu réellement, mais bien sa perception, soumise à la mémoire et au temps, des choses les plus fugitives de la vie.

En 1975, l'année où elle devint artiste, avec son exposition à la galerie Delpire, Sarah Moon confiait déjà à Mariella Righini du Nouvel Obs (3): "Je suis moins émue par la beauté que par la fugacité de la beauté."

Douceur, fragilité, sensualité, intimité, fugacité, Sarah Moon ou le tendre du temps.

Pierre Bastin

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(1) "Vrais semblants" par Sarah Moon. Editions Delpire. 76 photographies. 104 pages. Versions française, anglaise et japonaise. Prix: 290 FF.
(2) "Entre Vues" de Frank Horvat. Ed. Nathan Image.
(3) "Les miroirs de Sarah Moon" par Mariella Righini. Le Nouvel Observateur. Lundi 2 décembre 1974.

(Cette chronique a été publiée dans "Médiascope", le supplément culturel du quotidien liégeois
"La Wallonie", le vendredi 21 février 1992.)


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