A de rares exceptions près, la photographie fut absente de "La Wallonie" du vendredi 10 novembre 1989 à ce vendredi 23 mars 1990. Notre page chronique "Mieux vivre la photographie" avait pris fin en même temps que le supplément magazine du vendredi qui l'accueillait chaque semaine depuis près de cinq ans.
Ce mercredi 21 mars, "La Wallonie" s'est donné un nouveau printemps. C'était une nécessité. Elle engendre celle de la photographie qui vous revient avec un ton nouveau et de nouvelles perspectives, juste après les perce-neige et bien avant le lilas et le temps des cerises. Inutile de dire que nous nous en réjouissons. (1)
Cette aussi longue absence a été pour nous l'occasion de regards en arrière, d'interrogations nourries à celles que posent la photographie, I'acte photographique lui-même. Notre intention n'est pas, aujourd'hui, de les reprendre, une à une, pour de nouveaux développements. La création photographique se changera bien, le temps voulu et en les illustrant, de leur rendre toute leur actualité, ce qui nous permettra de les repenser "au vol" et dans le vif de leur pertinence.
Deux citations au hasard des lectures nous incitent pourtant à en poses quelques-unes dont l'une interpelle la notion même du temps en photographie. Donner à réfléchir n'est pas tout compte fait. une mauvaise manière de rentrer en matière.
"Là où d'autres proposent des oeuvres, je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit..." C'est la première phrase de "L'Ombilic des Limbes" d'Antonin Artaud. La photographie serait-elle le seul art, avec la poésie, à pouvoir y prétendre?
"Pour peindre, a écrit Dante, il faut d'abord devenir ce qu'on fait". Pour photographier, faut-il d'abord devenir ce que l'on voit?
C'est sans doute une erreur de formuler une telle question au départ de I'affirmation de Dante. N'est-ce pas, en réalité, une façon déguisée d'opposer la photographie à une métaphysique de l'oeil, à l'expérience extatique du regard ?...
Posez des questions et il en restera toujours quelque chose. Cependant, à toutes ces interrogations, nous préférons encore le simple plaisir, c'est à dire, le plaisir fort, incisif, plein, exaltant, assoifé que peuvent nous procurer les photographies, quand on a le soin de les laisser ramener à soi par le ressac des combinaisons imprévisibles. Ce fut particulièrement le cas en fin d'année 1989. Expositions, éditions, ramenèrent soudain quelques-uns des photographes les plus importants d'aujourd'hui au devant de notre horizon.
Bernard Plossu avec "Le jardin de poussière" aux Editions Marval, son exposition à la Galerie Picasso à Denain après celle à l'Artothèque de Grenoble; Denis Roche avec une exposition à l'Espace Photographique de la Ville de Paris; Jeanloup Sieff au Comptoir de la Photographie à Paris; "Les Boubat de Boubat" aux Editions Belfond; les 50 ans de l'Agence Magnum aux Editions Nathan Image; William Klein à Luxembourg et un livre "Close Up aux Editions Thades et Hudson; Robert Frank au Musée des Beaux-Arts de Lille...
Sieff exposa sous le titre "L'année dernière... juin 86 - juin 89). Ce n'était pas Sieff trois ans plus tard, mais Sieff trois ans plus tôt. Il avoue, dans "Clichés" numéro 59: "J'ai l'impression que tout reste à faire", et, dans "Photographies Magazine" de novembre, sous le titre "Sur la route de Guermantes": "Cette quête sans fin du temps perdu et que certaines images permettent de retrouver..."
Le temps joue aussi un rôle en photographie. Denis Roche est écrivain et photographe. Dans une sorte d'aller-retour de l'écrit à l'image, son oeuvre d'écrivain se nourrit à celle du photographe. Ecrivain de littérature (une dizaine de livres publiés au sein du mouvement d'avant-garde issu de la revue Tel Quel dans les années 70, il a commencé d'exposer et de publier ses photographies en 1978, avec un livre, "Notre antéfixe" (Flammarion) qui fut l'une des références de ce que l'on a appelé, à sa suite, la "photo-autobiographie".
Mais c' est surtout avec la publication de "La disparition des lucioles" (Edition de l'Etoile, 1982), recueil de ses textes théoriques sur "L'acte photographique", regroupés sous le titre général "Ecrits sur l'image", que son oeuvre va susciter la vigilante attention de la critique internationale.
On peut aussi dire que l'oeuvre du photographe nourrit celle de l'écrivain. L'une et l'autre organisent d'innombrables effets de basculement (il parle lui-même d'"aller et retour dans la chambre blanche"), qui se manifestent notamment dans l'espace du livre, et qui touchent souvent - mais pas toujours - à l'entreprise autobiographique.
Comme le souligne fort à propos une notice accompagnant son exposition organisée par Paris-Audiovisuel à L'Espace Photographique de la Ville de Paris (24 octobre - 3 décembre 89): "Il faut bien admettre que le concept, aujourd'hui généralisé, d'acte photographique, serait moins complexe et fructueux sans la pratique et la réflexion de l'auteur. (...); (2) (5)
Depuis, deux autres livres ont eu valeur de manifestes: "Les Conversations avec le temps" (1985) où il développe l'idée de "montée des circonstances", et "Photolalies" (1988), où, par le biais croisé du texte et de l'image photographique, il continuait de déplacer la photographie, de façon irréversible, vers l'expérience du déclenchement, de la même façon que Maurice Blanchot avait pu ramener, en son temps, la littérature à l'expérience de l'écriture." (3) (4)
"Toute photo, a écrit Denis Roche, est une intelligence qu'épuise une lumière. (...) La fabrication des photos ne laisse rien a dans l'ombre, et surtout pas l'instant de folie pure qu'abrite le déclenchement de la photo..."
Entendement, instant de folie, acte photographique, effet de basculement, montée des circonstances, conversations avec le temps, expérience du déclenchement... Tout converge pour nous ramener à son ouvrage "Ecrits sur l'image" (Editions de l'Etoile) et plus particulièrement au chapitre intitulé "La répétition" à l'occasion duquel il aborde la photo de nu.
"Regarder un corps, c'est sans doute avant tout se poser la question de l'introuvable (...) Toute photo, tandis qu'on la prend, est un aparté du temps. Bien sûr. Mais pourquoi le corps cadré semble-t-il à ce point s'enfoncer dans l'abîme? Pourquoi une chute aussi exquise paraît-elle à ce point ne renvoyer à rien d'autre qu'à l'opacité (particulièrement quand on a affaire au nu), à la mutité ? (...) Observer le sexe d'une femme nue, cuisses ouvertes, le regarder c'est avoir affaire à l'interdit absolu: à ce qui ne peut être vu. (...)
"Au fond, qui regarde le sexe d'une femme nue, cuisses ouvertes, a affaire à Méduse, à l'effigie terrible, à la chevelure de serpents, à ce visage qui est une bouche sans mensonge et sans vérité, bouche d'ombre mortelle, "visage" en abîme, regard dévisagé. On n'en peut plus: on est muet et mort. Quiconque regarde Méduse est changer en pierre.
On connaît la pérennité du mythe et ses nombreux avatars: la femme de Loth qui voulut regarder l'interdit, Orphée se retournant sur l'objet de son voyage en Enfer... (...) Les dieux infernaux mettent une condition à la restitution d'Eurydice: c'est qu'Orphée ne se retourne pas pour regarder sa femme, tant que durera leur remontée.
Orphée se met en route, une fois accepté le marché, mais ne pourra se retenir de porter son regard en arrière... Eurydice s'évanouit et meurt une seconde fois. (...) Sa perte sera devenue un objet matériel éternel..."
Denis Roche qualifie ce regard en arrière "d'instant formidable où tout est rejoint" et la disparition d'Eurydice de "perte devenue objet matériel éternel".
L'acte photograpMque exigerait donc au moins deux conditions: se retourner (regarder en arrière) donc user de ruse contre le temps perdu (se retourner contre une chose défendue) et regarder, c'est-à-dire transgresser un interdit. "Seul est regardable le symbole, mais jamais la chose elle-même", écrit encore Denis Roche.
C'est encore pétrifier (changer en pierre, c'est méduser), donc transformer en objet éternel (inscrire dans la durée): une photographie, aussi bien. Le premier acte photographique, on le devrait donc à Orphée. (6) Mais laissons cette question aux historiens d'art. Aurions-nous mieux à faire que de prétendre que cette transgression d'Orphée, que son regard en arrière, est, en fait, un acte d'amour ?
Toujours dans ce livre inestimable qu'est "Ecrit sur l'image", Denis Roche a la réponse que nous espérions: "Je crois que les photographes sont les gens les plus amoureux qui soient; et qu'on ne devrait pouvoir, avoir envers eux que des rapports amoureux: ce sont les médiums du temps, et de rien d'autre que du temps."
Plus généralement, on peut déjà s'en tenir à dire que photographier, c'est aimer.
Pierre Bastin
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(1) Vous retrouverez cette rubrique chaque vendredi dans les
nouvelles pages culturelles quotidiennes
de "La Wallonie".
(2) A l'occasion de l'exposition,
Paris-Audiovisuel a publié un "Denis Roche" dans sa merveilleuse
collection de "poche" "Passeport
pour la photographie" (diffusé en librairie).
(3) Voir aussi "Ecrits momentanés", édité par Paris-Audiovisuel
en 1988, livre qui regroupe l'essentiel des chroniques sur la
photo, écrites pendant plus de
trois ans pour le magazine City.
(Voir notre chronique du 17 mars 1989).
(4) Une importante monographie
critique de l'oeuvre photographique de Denis roche vient
de paraître
aux "Cahiers de la Photographie" (Ed.Contrejour) dont il
est par ailleurs membre du Comité de rédaction.
(5) Voir aussl "Clichés" numéro
59: "Les mystères du risque" par Christian Caujolle.
(6) Sa légende, l'une des plus
obscures de la mythologie grecque, est liée à la religion des
mystères
ainsi qu'à une littérature sacrée.
(Cette chronique a été publiée dans la page "Culture" du quotidien liégeois
"La
Wallonie",
le vendredi 23 mars 1990.)