Gravitation - Regard sur une chronique

Jean-Claude Bélégou

Abîme et plénitude


En attente d'une autorisation de publication

Photographie de J.-C. Bélégou: Série "Déshabillages ". © Collection privée.

A l'occasion de deux expositions, l'artiste normand présente ses dernières séries,
"Les Amants" et "Visages", réalisées simultanément et obsessionnellement.
Un travail en corps à corps avec l'existence, avec l'humain,
comme l'est celui du groupe Noir Limite.

On ne sort jamais indemne de l'oeuvre de Jean-Claude Bélégou qui s'investit tout entier dans l'insoutenable précarité de l'être et du temps. Ce photographe tragique ("Il y a un tragique quotidien", disait Maeterlinck) propose un parcours douloureux mais chaleureux dans la texture même de l'intense, entre les lèvres mises à nu (blessure) du vivant. Photographier pour atteindre, telle est sa démarche. Un acte d'amour, aussi bien. Et c'est ce qui nous le rend d'emblée si fragile et si fort à la fois.

Il nous a déjà été donné d'écrire quelques mots sur Jean-Claude Bélégou à l'occasion de nos interventions à propos du groupe NOIR LIMITE dans lequel on retrouve à ses côtés, Florence Chevallier et Yves Trémorin.

C'est de la convergence de leurs travaux et préoccupations qu'est né, en janvier 1986, NOIR LIMITE. ("Le noir de la matière photographique, cet attachement à la réalité de la photographie, le noir d'une certaine vision du monde, un retour à l'homme, la souffrance, la jouissance, le tragique, à la subjectivité, à une tradition esthétique. Le retour au corps au-dedans, à l'extérieur. La simultanéité de la profondeur, de la surface de la peau et celle de la photographie. Une surface, une matière à vif, à nu, une surface qui dise ses entrailles..."). (1)

Espaces intimes et matières

Le travail de Jean-Claude Bélégou est surtout connu comme un travail sur le corps et l'existence: un corps habité, transcendé, à la fois métaphysique (porteur d'une âme et d'une interrogation sur l'être) et matériel sensuel (porteur d'une corporéïté d'un trouble) inscrit dans des espaces intimes ou confrontés aux matières.

On trouve le corps inscrit dans des espaces intimes (Empreintes 1980, Visions 1984), le corps confronté aux matières primitives (Les Voiles, l'Eau 1986, le Corps à corps 1987, la Terre 1989) le corps dissout dans l'image photographique (Trace 1980, Mouvements 1985).

Par intervalle régulier, "à la fois, dit-il, comme nécessaire cassure et fruits de cassures, à la fois comme la recherche d'une austérité aveugle", Bélégou a aussi entrepris un travail sur des paysages urbains qui n'a cessé de le hanter et de jalonner l'oeuvre, ouvrant dans les corps la brêche de néants: les lieux ont toujours été des lieux déserts, absents.

En 1989, son oeuvre se resserre autour d'une "interrogation sur l'existence dans ses modalités fondamentales: la solitude, l'autre aimée, l'espace quotidien, le temps comme durée de vie".

Comme l'écrit Angelo Schwarz (Photopratica Giugno 1988): "On peut saisir dans ses photographies quelques éléments révélateurs de sa poétique: photographies porteuses d'une sensualité tragique et amoureuse, photographies où le désir de l'autre va toujours de pair avec le mystère de l'autre et dans lesquelles est entrevu le temps de la mort."

Voilà qui introduit l'exposition que Jean-Claude Bélégou présente jusqu'au 15 février à la Galerie Contrejour à Paris, sous le titre "Les Amants, les Nus" (déshabillage et autres corps), et celle qu'il propose, sous le titre , du 12 f¢vrier au 15 mars, au Centre Photographique d'Ile-de-France (C.P.I.F.) à Pontault-Combault. (2)

Ces deux séries ont été réalisées simultanément: "Même femme obsessionnellement photographiée, même homme s'autophotographiant seul ou avec elle, de l'été 89 à l'hiver 90/91. Elle fut mon amante".

Le bonheur frôlé

Comme l'explique Jean-Claude Bélégou, les autoportraits en couple réunis dans "Les Amants" ont été créés dans le flux des étreintes et des abandons, de l'insolence du secret dévoilé et la pudeur des âmes mises à nu, l'appareil photo télécommandé en rafales.

"Images de l'intime, baroques, angéliques ou diaboliques, rires, élans, extases, sereines ou tendues, qui demeureront à la limite du représentable et de l'implication de l'artiste, à jamais inappropriables.

C'est de cette même limite de l'intime et de la représentation du "nu" que se situent les Déshabillages noirs et peau de la mise à nu, dit-il. L'existence au plus près, heureuse, cruelle, qui palpite de chair et d'âme, la vie et la mort, le noir et le blanc. Tragique toujours, nue, lyrique, émotive, proche, transcendante: la vie.

Ce que c'est qu'exister. Soi, l'autre, de l'un à l'autre, tourbillon vital, grâce, la proximité, la distance, face à face avec la vie. L'amour dedans, la mort dedans, le bonheur frôlé..." Abîme et plénitude.

La série "Visages", note encore Bélégou, "s'ouvre à l'unique visage de l'amante, à son existence singulière avec la volonté possessive de le laisser venir, surgir, d'être à son écoute, à ses états d'être et d'en saisir la mobilité, l'éternel retour, le perpétuel renouvellement afin d'en happer l'inépuisable essence, la constante mobilité dans les lieux, les lumières, les jours, les rires, les pleurs.

Images de proximité et d'écart à l'autre où l'atteindre dans la profondeur de sa peau, de sa chair, de ses veines, de sa respiration, photographiée des jours durant du matin au soir tel un effleurement interminable du regard..." Et puis, ces Auto-visages travaillés à bout de bras...

La lisière de l'humain

"Visages, Les Amants, dit encore Bélégou, oeuvres voulues au corps à corps avec l'existence, avec l'humain, avec le mental et la chair, traversée de cette volonté de toucher au plus profond, au plus intérieur, à ce point originaire de confusion de l'animal et du divin, du subjectif et de l'objectif, de l'autre et de moi, à cette lisière de l'humain à laquelle nous travaillons, au sein de NOIR LIMITE avec Florence Chevallier et Yves Trémorin, au plus extrême ancrage de l'oeuvre dans l'existence, à l'ultime puissance d'incarnation queé possède seule la photographie pour appréhender le monde phénoménal, pour le révéler."

Ces séries "Les Amants" et "Visages" sont publiées dans un numéro hors série des "Cahiers de la Photographie" dont la sortie est prévue en ce mois de février. Nous y reviendrons.

Jean-Claude Bélégou prépare actuellement un nouveau projet artistique "Vers le Grand Nord" qu'il veut "initiatique, rituel et païen". Il s'agit d'un long voyage qui débutera en avril pour s'achever en automne et qui le mènera des fjords de plaines du Danemark aux iles Lofoten au Nord de la Norvège, puis au Cap Nord et, enfin, en Laponie Finlandaise. ("Vous disparus, vous suicidés, vous lointaines au cimetière de Lofoten..."). (3)

Du plus civilisé au plus sauvage

Ce voyage traversera lieux et temps: jours incessants et nuits sans fins. Comme le voyage nietzschéen, il est un éternel retour du plus civilisé au plus sauvage.

Jean-Claude Bélégou voit se voyage comme lent, parfois sédentaire, au rythme lent d'une osmose avec les lieux appréhendés, progressif puisque cheminement. Il le veut encore comme voyage de création puisqu'il doit donner lieu à la recherche sur des modes photographiques nouveaux tels que, par exemple, le travail sur des rythmes de prises de vues programmées, pour ce qui est des autoportaits... d'un Normand chez les Wikings.

"Ma recherche, explique Jean-Claude Bélégou, consiste à poursuivre un travail d'autoportrait confronté, cette fois, non plus à l'autre (comme dans la série "Visages"), mais au paysage. Cette fois, il ne s'agira plus d'autoportraits pris "À bout de bras" et serrés, mais insérés dans l'immensité du paysage, faisant appel à d'autres dispositifs techniques de prises de vue. Ses paysages seront appréhendés directement, s'insérant dans des dyptiques ou tryptiques confrontés au corps ou au visage".

Ce travail le pousse vers des lieux à la fois plus sauvages, plus immenses et davantage primaires, mais tout aussi mythiques. "C'est encore un voyage vers le sauvage des matières, vers l'immensité, la solitude, pour "retrouver en soi un certain archaïsme. Quelque chose d'abrupt. La photographie est un corps à corps avec le monde. Arpenter un territoire, s'y dérouler, s'y frotter, est un travail au corps, au paysage, à l'être...".

Ce projet "Vers le Grand Nord" vient de recevoir le "Prix Villa Médicis Hors les Murs 1992, décerné par le Ministère français des Affaires étrangères. Le projet s'inscrit parfaitement dans la logique de la quête artistique et philosophique de Jean-Claude Bélégou (c'est aussi un philosophe), dans la logique de son interrogation incessante sur le médium photographique et ses limites les moins certaines.

Du doute, avec son cycle consacré aux espaces, il est passé au stade de la foi (cycles des éléments) pour gravir l'échelle de la passion avec ses séries Les Amants, Corps aimé, Déshabillage, Visages et Autovisages, Lieux de voyage, le Territoire et Autoportraits corps, réunies sous le cycle de Jade ou de l'existence.

Et toujours pour répondre au même besoin: fouiller, approfondir, développer, inventer, donc photographier. Photographier, c'est-à-dire, pour Jean-Claude Bélégou, rechercher les traces de soi, du vivant de soi. Extirper l'être du doute (le corps) et, enfin, se nommer pour être aux autres.

Pierre Bastin

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(1) Voir aussi notre chronique du vendredi 12 avril 1991: "Noir Limite aux abattoirs".
(2) Galerie Contrejour, 96, rue Daguerre 75014 Paris. Métro Gaité. Jusqu'au 15 février, du mardi au samedi, de 10 h à 19 h. Centre Photographique d'Ile-de-France, Hôtel de Ville, 77347 Pontault-Combault.
Du 12 février au 15 mars, ouvert tous les jours, dimanches et jours fériés, de 14 h à 18 h, sauf le mardi.
(3) Extrait du poème "Tous les morts sont ivres..." Poésie I (Le poème des décadences et Les Sept solitudes)
de O.V. de L. Milosz. Ed. André Silvaire. 1960.

(Cette chronique a été publiée dans "Médiascope", le supplément culturel du quotidien liégeois
"La Wallonie", le vendredi 7 février 1992.)


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