Gravitation - Regard sur une chronique

Josef Sudek, l'alchimiste de Prague

Epreuves de creuset


En attente d'une autorisation de publication

Photographie de Josef Sudek: "----". © Collection privée.

Chercheur patient, obstiné, aujourd'hui toujours peu connu, Josef Sudek poursuivit,
durant toute sa vie, la transmutation en images des secrets des êtres et des choses,
de leur essence même, au moyen d'une étonnante maîtrise de la lumière.

Entre l'Est et l'Ouest, au coeur de la vieille Europe, vieille cité gothique et baroque, Prague est la ville la plus fascinante qui soit. Elle a donné naissance à de fabuleux artistes et créateurs: Mucha, Kokoschka (peinture), Hasek, Kafka, Rilke (littérature), Dvorak, Smetana, Janacek, Martinu (musique), Josef Sudek, Jan Saudek, Drtikol (photographie).

Tous ont un point commu: la curiosité de tout, c'est-à-dire, ce besoin insatiable d'aller au-delà des apparences pour les magies essentielles. Parmi ces photographes, Josef Sudek n'est pas le moins riche. Cependant, aujourd'hui encore, il reste le moins bien connu du grand public occidental. Quelques rares critiques lui ont consacré un article publié dans quelques rares revues. A notre connaissance, il n'existait pas, jusqu'à présent, d'édition française consacrée à son oeuvre.

Coup sur coup, deux livres arrivent à point nommé pour réparer cette incroyable silence: "Vie et œuvre d'un photographe", chez Nathan-Image (1) et "Josef Sudek" en Photo Poche (2). Présentés par Anna Fárová, grande spécialiste de la photographie tchèque, ces deux publications se complètent d'ailleurs de façon étonnante, ce qui donne une belle réussite éditoriale. Voilà deux raisons qui nous font choisir Josef Sudek pour fêter le retour de notre chronique à la pleine page, dès ce vendredi.

Né à Kolin sur l'Elbe en 1896, mort à Prague en 1976, artiste unique et singulier, hors des modes et des tendances, sans véritable attache culturelle de son époque pourtant labourée par le Bauhaus et le surréalisme, Josef Sudek, surnommé "le chantre de Prague" par ses amis artistes, s'est voué à la photographie, malgré la perte de son bras droit sur le front italien en 1915. Il fonda en 1924 la Société photographique tchèque et, jusqu'à la veille de la seconde guerre mondiale, il fit surtout des portraits, des illustrations et même des photos publicitaires.

A partir de 1940, il commença sa série "Fenêtre de mon atelier", une "suite d'infinies variations sur les vitres embuées, mouillées par la pluie ou givrées par le gel, sur les objets souvent usuels, parfois bizarres, posés sur son rebord..."

Il poursuivra avec des panoramas extraordinaires de Prague, puis avec une série "Promenade dans le jardin enchanté" (1954-1959), puis avec "Souvenirs de Prague" (1968-1972). C'est plus qu'un simple archivage poétique d'une ville qu'il aime. Il voit sa première monographie publiée alors qu'il a 60 ans.

Mais, pour bien percevoir Josef Sudek, il faut en revenir à sa série "Fenêtres de mon atelier", qui constitue toute la clef de son oeuvre. Comme il le disait lui-même, "Vous ne devriez jamais perdre contact avec ce qui est près de votre coeur".

Valeurs et nuances

Dans le troisième volume d'"Histoire de voir" (Photo Poche n° 42), Michel Frizot note très justement à propos de cette série: "Ainsi a-t-il travaillé une dizaine d'années à sa série (...) reprenant toujours le même point de vue à diverses saisons, épiant les transformations de la lumière et de la matière, comme si la vitre de la fenêtre était devenue une seconde plaque sensible sur laquelle se confondent plus sûrement les évocations fantomatiques."

Et ce n'est pas demain qu'on cessera d'envisager Josef Sudek comme "le photographe à sa fenêtre". Pour Anna Fárová, ce n'est pas le fait du hasard. "Les séries intimes, écrit-elle en terminant son introduction dans l'édition de Photo Poche, sont les images qu'il a créées lorsqu'il a cessé de travailler sur commande pour trouver sa voie personnelle d'expression.

Ce sont aussi les premières images de sa maturité. Par leur inspiration profondément contemplative, l'affection émue qu'elle révèle pour ce qui nous entoure, elles sont sans doute l'une des grandes métaphores de l'essence de la photographie et de la présence au monde..."

Anna Fárová va plus loin encore. "Les photographies de Sudek sont des clairs-obscurs: le noir s'épand à la limite de la lisibilité, les ombres se confondent doucement avec le cadre noir de l'image; de telles photographies deviennent difficiles à reproduire. Sur les épreuves originales, on peut se délecter de leur interprétation, des gradations, des valeurs et des nuances, des tonalités de gris, de vert, de brun dont il aimait user..."

Pour Pierre Borhan (3), "Photographier fut pour Sudek sortir de la prison des preuves et accéder aux sortilèges des pressentiments, des compr¢hensions inexpliqu¢es. Son appareil, curieux des énigmes, complice des vibrances, suscitait la fiction plus qu'il ne la réduisait.(...)

A partir de cette série, Sudek a accès à cette sagesse de la photographie difficilement accessible, que peu de photographes connaissent. Son être se dilue désormais dans les pénombres, les demi-teintes et les halos lumineux.(...)

Il travaille aussi, au rythme des saisons, sur les jardins aux variations aussi subtiles que celles des visages. Ces jardins vides, sans présence visible, sont secrètement habités. (...) Il ne veut pas davantage épuiser un thème rapidement, pour clore un chapitre. Il prend son temps. Il laisse la vie nourrir la photographie..."

Quelques petites phrases de Josef Sudek nous aident aussi dans notre compréhension de sa rigueur et des enchantements de sa lumière. "Il n'est pas possible de photographier avec les yeux seulement." Et de surenchérir: "La découverte, voilà l'important. D'abord vient la découverte. Puis le travail suit. Et alors parfois il en reste quelque chose."

L'union des contraires

Et quelques mois avant sa mort, il confie à Anna Fárová qui fut sa collaboratrice pendant les dernières années de sa vie: "Faire tout à fond, ne pas se presser et ne pas se tourmenter..." On croirait avoir affaire à des recommandations tirées d'un grimoire d'alchimiste. Dans cette Prague qui fut un des hauts lieux de l'alchimie, Josef Sudek a su boire le lait cru des subtiles connaissances dans le creuset de ses rues immuables, mémoires de bien des secrets et toutes imprégnées d'une intense poésie transfigurative.

Comme ces vieux alchimistes qui l'ont précédé, il ne tendit à rien moins que de réaliser l'union des contraires entre ombre et lumière, que de connaître la quintessence des choses. La photographie est un véritable laboratoire de la lumière et de la forme et suppose leur parfaite maîtrise. Josef Sudek avait tout compris et avait accédé aux suprêmes dosages. Matière et lumière se fondaient dans le creuset de son regard. Et le voilà qui atteignait au sublime.

Chercheur patient, obstiné, il poursuivit de la sorte sa transmutation en images des secrets des êtres et des choses, de leur essence même.

Pierre Bastin

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(1) "Josef Sudek: Vie et oeuvre d'un photographe". Par Anna Fárová. Preface de Michael E. Hoffman. Editions Nathan-Image. 160 pages. 130 photographies. 2.380 frs.
(2) "Josef Sudek". Introduction d'Anna Fárová. Editions du Centre National de la Photographie (Ministère de la Culture et de la Communication). Collection Photo Poche, n° 44, dirigée par Robert Delpire. 144 pages. 64 photographies.
(3) Revue "Clichés" n° 19, septembre 1985. Texte repris dans "La photographie à la croisée des chemins"
de Pierre Borhan. Editions La Manufacture. Voir notre chronique du vendredi 1er février dernier.

(Cette chronique a été publiée dans "Médiascope", le supplément culturel du quotidien liégeois
"La Wallonie", le vendredi 22 mars 1991.)


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