Gravitation - Sciences

Médecine: les raisons d'une inégalité

La vie lactée

Dans la vie des mammifères et des hommes, en particulier, le lait est l'alimentation naturelle par excellence. C'est bien connu. Ce qui l'était moins, c'est la raison
pour laquelle certaines personnes, adolescentes ou adultes, ne digèrent plus ce liquide blanc, opaque et très nutritif, alors que leur organisme le supportait sans problème
durant le premier âge. Des recherches menées à l'université d'Amsterdam permettent, aujourd'hui, d'en comprendre la cause.

Faut-il le rappeler, le lait est le seul aliment complet naturel, contenant des glucides (sucre de lait ou lactose), des lipides (globules de graisse, des protéides (protéines au sens large), des matières minérales (sels minéraux dont du calcium), des enzymes et des vitamines, en solution ou en suspension dans de l'eau (sérum). D'où son importance, sous une forme ou sous une autre, dans l'alimentation à tous les âges de la vie.

"A la monte du lait commence à l'amour maternel", a écrit Gide. Donner le sein à un nouveau-né est essentiel. De plus, on sait que l'écoulement du premier jour, qui n'est pas encore du lait et qu'on appelle colostrum ou encore "premier lait d'une accouchée", est particulièrement précieux à l'enfant par la petite quantité de matières concentrées, importantes pour son organisme, qu'il lui fournit.

Par ailleurs, on assure que le rétablissement des organes génitaux de la jeune mère est beaucoup plus rapide chez celle qui allaite que chez celle qui n'allaite pas. L'allaitement est donc utile à la fois à la mère et à l'enfant.

Cela dit, c'est bien connu, tous les bébés digèrent le lait. Alors pourquoi certains adultes, et pourquoi plus chez certains peuples que chez d'autres, cette propriété d'assimilation du sucre du lait, appelé lactose, se perd-elle avec l'âge et, même parfois, dès le jeune âge?

Pendant longtemps, on a avancé un certain nombre de raisons, parlé d'"allergie" sans d'ailleurs pouvoir désigner l'agent pathogène qui en aurait été à l'origine. Et pour cause puisqu'il n'y en a jamais eu.

Les mêmes symptômes revenaient immanquablement: douleurs abdominales, ballonnements, coliques, nausées, vomissements et diarrhées. On dut bien en conclure qu'on était en présence d'un problème de non-assimilation par l'organisme et, plus précisément de non-assimilation du lactose par l'enzyme qui en a la charge et qui est appelée lactase.

Fluctuation d'une production

C'est l'occasion de rappeler qu'une enzyme, qui est une substance portée par une protéine, se comporte comme un véritable catalyseur dont la fonction est d'accélérer les réactions de transformation biochimique qui se produisent dans les cellules du corps humain. Dans le cas qui nous occupe, on parle de catalyse enzymatique. Dans une cellule vivante, chaque transformation chimique est ainsi catalysée par une (ou plusieurs) enzyme différente.

La production de l'enzyme nécessaire à la décomposition du lactose, c'est-à-dire la lactase, est renfermée dans l'information génétique (relative à l'hérédité et aux caractères héréditaires) de cellules de l'intestin grêle. On pouvait donc légitimement penser que la production de cette enzyme était acquise une fois pour toute.

C'est là où le raisonnement était caduc. En effet, des chercheurs de l'Académie Medisch centrum à Amsterdam viennent de découvrir, avec le soutien du fonds de stimulation NWO pour la Recherche Scientifique, les causes véritables de cette intolérance au lactose, donc au lait.

Il apparaît aujourd'hui que la propriété de pouvoir décomposer le lactose n'est pas un caractère acquis. La production de l'enzyme lactase est soumise à fluctuation. Une majorité de la population du globe perd, vers la cinquième année, cette propriété d'assimiler le lactose.

En d'autres termes, la décomposition par l'enzyme lactase permet l'absorption du lactose par l'intestin grêle. La perte de cette propriété d'absorption est la conséquence d'une diminution de production de l'enzyme lactase.

Les chercheurs hollandais ont constaté que dans les groupes de population de race asiatique et négroïde qui ne supportent plus convenablement le lait après la jeune enfance, le gène qui permet la production de l'enzyme lactase n'est presque plus actif. De plus, la partie de l'intestin grêle qui est encore capable de fabriquer cette enzyme se réduit toujours plus au cours d'une vie.

Chez les personnes qui supportent la consommation de lait durant toute leur vie, il apparaît que le gène de la lactase est, au contraire, actif, et que la production de lactase se maintient à un niveau constant et élevé. Or, ces personnes se rencontrent, entre autres, parmi des groupes de population de race caucasienne du centre et du nord de l'Europe.

Le facteur génétique

Une autre question vient immédiatement à l'esprit: pourquoi particulièrement ces populations et pas d'autres? Les mêmes chercheurs sont arrivés à établir qu'il existe ce qu'on appelle un rapport linéaire entre la quantité d'ARN messager qui est lue du code génétique et celle qui est traduite en lactase.

Ouvrons une parenthèse pour nous rappeler qu'un ARN (acide ribonucléique) messager intervient dans la synthèse des protéines (macromolécules comprenant une suite d'acides aminés) en collaboration avec l'ADN (acide désoxyribonucléique) molécule contenant les informations génétiques (patrimoine de l'hérédité, un gène étant une unité biologique de l'hérédité localisée sur un chromosome responsable de la production des caractères héréditaires).

Les scientifiques d'Amsterdam ont pu mettre en évidence, chez les personnes ayant perdu la propriété d'assimiler le lactose, une diminution de la production de cet ARN messager, diminution entraînant, par voie de conséquence, une baisse sensible de la fabrication de l'enzyme lactase.

Ainsi, la consommation de lait par les personnes souffrant d'un manque de lactase peut provoquer les divers symptômes (ou certains d'entre eux) que nous avons décrits plus haut. Ces symptômes sont donc dus à la digestion du lactose non décomposé par des bactéries du gros intestin.

Pour en revenir au problème des groupes de population plus affectés que d'autres par la perte de cette propriété d'absorption due à une diminution de la production de l'enzyme lactase, les chercheurs avancent l'hypothèse selon laquelle les différences entre les ethnies sont liées à une division de la culture humaine à un stade précoce, il y a environ 10.000 ans.

Toujours selon cette hypothèse, les "buveurs de lait" d'aujourd'hui (par exemple de race caucasienne) sont des descendants de cultures qui ont pratiqué très tôt l'élevage, alors que les "non-buveurs de lait" n'ont pratiqué l'élevage que beaucoup plus tard. Mais tout cela reste à démontrer.

En attendant, nous connaissons maintenant la raison pour laquelle tous les individus ne sont pas égaux devant le lait. Pour ceux qui sont affectés par cette inégalité, il reste, selon l'expression de Shakespeare, le lait de la tendresse humaine.

Pierre Bastin


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