Gravitation - Sciences

"Cinq millions d'années, l'aventure humaine"

Des pieds et des mains

Vénus à la corne

Une des superbes pièces de l'exposition: la "Vénus à la corne", calcaire, Gravettien.
(+/- 25.000 A.C.) Hauteur: 54 cm. - Laussel (France)
(© Musée d'Aquitaine, Bordeaux, France)

A partir d'un fossile, d'un objet, qui racontent une partie de l'histoire universelle,
on se laisse fasciner par le déroulement sans cesse novateur de l'évolution biologique
et culturelle de ceux qui ont fait ce que nous sommes.

Une grande exposition de prestige, consacrée aux origines biologiques et culturelles de l'humanité se tient jusqu'au 30 décembre au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, sous le titre "5 millions d'années, l'aventure humaine".

Cette exposition largement détaillée dans l'article ci-dessous, est destinée au grand public. Elle constitue un événement unique pour tous ceux d'entre nous qu'intrigue le mystère des origines de l'Homme. Elle présente, en première mondiale, un ensemble incomparable de 200 pièces témoignant de l'émergence de l'homme et de ses acquisitions culturelles fondamentales. Elle rassemble les fossiles humains les plus prestigieux, des trésors d'art préhistorique et des vestiges de la vie quotidienne des premiers hommes.

Le public ne s'y est d'ailleurs pas trompé, venant nombreux, non seulement de toute la Belgique mais aussi de France et des Pays-Bas, conscient du caractère exceptionnel de cette manifestation et, plus généralement, de l'importance de la question de nos origines qui nous concerne tous. Ce mercredi 31 octobre au matin, l'exposition accueillait déjà son 50.000ème visiteur en la personne d'une jeune Bruxelloise âgée de 12 ans, Melle Florence Michiels.

Histoire de la vie

Comme le rappelle Marcel Huys, directeur général de la Société des Expositions, en avant-propos du superbe catalogue qui accompagne cette exposition, "De tout temps, les êtres humains se sont interrogés sur leur origine et leur fin. De là découlent les premières représentations de la fécondité - représentations féminines schématiques ou réalistes - et le développement de multiples courants religieux et philosophiques.

L'évolution humaine est le fruit d'un long cheminement de 35 millions d'années. Si l'homme peut situer son origine en Afrique entre 3 et 4 millions d'années, c'est aux environs d'un million et demi à deux millions d'années qu'il essaime à travers les trois continents de l'Ancien Monde: le Proche et Moyen-Orient, le Continent indien et l'Extrême-Orient, et l'Europe, passant ainsi dans les zones tempérées après la domination du feu..."

En préface du remarquable ouvrage qu'est "L'aube de l'humanité" (Bibliothèque Pour la Science), Yves Coppens, professeur au Collège de France, qui signe par ailleurs le premier article du catalogue, nous invite aussi à la réflexion, tout comme d'ailleurs cette exposition.

"Depuis que les paléontologues, écrit-il, ont découvert que la succession des êtres au long des couches géologiques et des millions d'années avait bien l'air d'être aussi une filiation, l'ensemble des êtres vivants du passé et du présent s'est peu à peu ordonné en un immense arbre généalogique, l'arbre phylétique, qui représente l'histoire de la vie.

L'histoire de l'Homme aurait pu ainsi être écrite à partir des premières traces d'êtres vivants d'il y a 3,5 milliards d'années, ou à partir des premiers animaux à colonne vertébrale d'il y a 500 millions d'années, des premiers Mammifères d'il y a 200 millions d'années ou encore des premiers primates d'il y a 70 millions d'années.

Mais l'on ne peut évidemment pas, chaque fois que l'on parle de notre origine, raconter dans le détail les presque quatre milliards d'années d'histoire de la vie qui nous précèdent. Il est cependant bon de se souvenir que la Vie est un continuum et que les 70 milliards d'hommes qui, en deux cent mille générations se sont déjà succédé sur la Terre participent de ce même extraordinaire processus."

A partir d'un fossile, d'un objet, qui racontent une partie de l'histoire universelle, on se laisse fasciner par le déroulement sans cesse novateur de l'évolution biologique et culturelle de ceux qui ont fait ce que nous sommes.

C'est la raison pour laquelle "5 millions d'années, l'aventure humaine" ne doit pas "boucler", se refermer sur elle-même, sans autre conséquence. Il faut dépasser son côt¢ médiatique et son côté prestigieux, son côté éphémère. Elle doit susciter interrogation, réflexion, lecture. Nous devons devenir son prolongement sans quoi cette exposition n'aurait d'autre sens que de faire plaisir à ses organisateurs, de satisfaire une curiosité toute superficielle. Qu'on y prenne garde. Ces bouts de pierres et d'os, c'est encore notre mémoire.

Lucy ne viendra pas

Contrairement à une idée encore fort répandue, ce n'est ni la forme du crâne, ni le volume du cerveau qui sont à l'origine de la lignée humaine. L'innovation majeure est bien l'acquisition de la station érigée et de la marche bipède. Elle précède dans le temps, la fabrication des outils et surtout, le développement de la capacité cérébrale.

Donc l'Homme se distingue des autres primates par le bipédisme et la cérébralisation. Protéines et chromosomes de l'Homme et du chimpanzé sont pratiquement identiques. Et pourtant, l'homme, bipède et doté d'un cerveau performant, nous apparaît tellement différent. Le bipédisme et la cérébralisation se marquent dans l'ensemble du squelette. Ainsi les ossements fossiles vont nous révéler les traits qui caractérisent nos ancêtres.

Dans un article publié dans le numéro d'avril de la revue "La Recherche", Christine Tardieu du CNRS le rappelle superbement sous le titre "Des milliions d'années pour faire un bipède". C'est en même temps pour nous l'occasion de parler d'une grande absente de l'exposition bruxelloise: Lucy, qui, en principe, aurait dû nous rejoindre au début de ce mois de novembre. Au dernier moment, sous prétexte de "sécurité", les autorités éthiopiennes ont préféré la garder en son lieu de repos à Addis-Abeba, nous privant de la sorte de la présence de la plus illustre de nos ancêtres. A l'exposition, une photographie la représentant grandeur nature marque l'endroit qui devait l'accueillir.

On se rappellera peut-être l'exposition du Muséobus du ministère de la Communauté française: "A la rencontre de Lucy, il y a 3 millions d'années" qui sillonna toute la région francophone du 2 avril 1985 au 28 février 1986.

Des êtres fascinants

Le cheminement de cette exposition situait d'abord l'Homme dans l'histoire évolutive des êtres vivants. L'Homme en tant que primate était ensuite comparé aux grands singes actuels d'un point de vue génétique et anatomique. Enfin, l'émergence de la lignée humaine était évoquée depuis les premiers primates apparus, il y a 70 millions d'années jusqu'aux hommes fossiles du Paléolithique supérieur.

L'exposition illustrait cette émergence de l'Homme et son évolution au travers du site de Hadar, en Ethiopie, où a été mis au jour, en 1974, le squelette de Lucy, (restes du fossile AL288), un australopithèque daté de trois millions d'années. Lucy est le squelette d'Australopithèque le plus complet retrouvé jusqu'à présent. On la dénomme scientifiquement "Australopithécus Afarensis". A sa mort, sans doute due à une noyade, elle devait être âgée d'une vingtaine d'années.

Pour cette exposition ambulante, les fragments du squelette de Lucy étaient reproduits en position exacte de gisement. L'exposition présentait également une reconstitution anatomique de son squelette grandeur nature.

Dans "Le singe, l'Afrique et l'homme" (Ed. Hachette-Pluriel), Yves Coppens rapporte brièvement la découverte de Lucy (à laquelle il participa d'ailleurs en tant que membre de l'"International Afar Research Expédition"), appelée ainsi "en mémoire des Beatles dont la chanson "Lucy in the Sky with Diamonds" enchantait nos soirées sur le terrain..."

"Les Australopithèques, écrit-il, sont des êtres fascinants qui nous révèlent ce à quoi ont pu ressembler des Hominidés qui ne sont pas encore des Hommes. (...) C'est (donc) morphologiquement, technologiquement, comportementalement que ces étranges et vieux parents, essentiellement végétariens, nous acheminent vers l'Homme. (...)

Toute l'anatomie de Lucy, des pieds au crâne en passant par le bassin, est celle d'un être redressé incontestablement, mais dont la mobilité des attaches fait qu'on doive lui accorder une agilité supplémentaire.

Lucy était bipède mais elle grimpait sûrement aux arbres, ce qui devait lui être d'ailleurs souvent bien utile. D'un petit peu plus d'un mètre de haut, elle avait un port un peu voûté, des membres supérieurs légèrement plus longs que les nôtres relativement à la taille des inférieurs, une petite tête à la face projetée, (...) une organisation cérébrale hominienne, et des mains certainement capables d'une préhension précise..."

Le rêve de Lucy

On peut ouvrir une petite parenthèse pour signaler que Lucy est aussi devenue une héroïne de roman. "Le Rêve de Lucy" réunit les talents de l'écrivain Pierre Pelot et de l'illustrateur Libératore, sous la direction scientifique d'Yves Coppens. L'ouvrage vient tout juste de paraître aux Editions du Seuil.

Mais revenons-en à l'étude de Christine Tardieu. "On a longtemps été tenté de penser, écrit-elle, que le redressement du tronc avait été un phénomène brutal, une sorte de "tout ou rien", le primate préhumain n'ayant le choix qu'entre l'attitude quadrupède et l'attitude bipède. On pense aujourd'hui que l'adaptation à la bipédie a été une acquisition lente et tâtonnante: le registre bipède a dû longtemps coexister avec d'autres formes de déplacement arboricole, comme en témoignent la locomotion "mixte" de tous les primates actuels et l'aspect "mosaïque" de la morphologie de Lucy..."

Pour la spécialiste française, si Lucy ne se déplaçait au sol qu'en position redressée, des analyses morphologiques très précises ont montré comment cette "architecture" bipède originale induisait une adaptation bipède très probablement différente du modèle offert par l'homme moderne.

Au terme d'une longue analyse, Christine Tardieu conclut: "La bipédie, loin d'être un événement ponctuel de notre histoire, doit être perçue comme un processus évolutif complexe, interaction de facteurs biologiques, mais aussi écologiques, sociologiques et culturels qui ont dû infléchir progressivement le comportement de nos ancêtres préhumains et les introduire plus tard à ce fructueux "dialogue main-cerveau" qui fut, lui aussi, décisif pour notre évolution ultérieure."

Le dialogue main-cerveau

Et c'est bien là où nous voulions en venir pour introduire une réflexion que nous pensons essentielle pour prolonger l'exposition "5 millions d'années, l'aventure humaine". Darwin avait déjà prédit que la bipédie avait dû précéder le développement du cerveau, car le crâne se situe en équilibre, ce qui contribue à accroître le volume de la partie postérieure du cerveau.

La position érigée, en libérant leurs membres supérieurs, donne aux Australopithèques la possibilité de développer leur habileté manuelle. L'usage de la main va leur permettre de développer leur intelligence.

Avec leurs pieds et leurs mains, nos ancêtres, des hominidés du Pliocène (Lucy) à l'Homme de Cro-Magnon, nous ont fait ce que nous sommes, des êtres dotés d'intelligence. Et nous sommes aujourd'hui capables, non seulement de raconter leur histoire et l'histoire de la vie sur Terre, mais encore de comprendre celle de l'Univers qui, lui, a 15 milliards d'années. Car l'histoire de l'Homme commence, en fait, au moment du "Big Bang" (explosion primordiale marquant le début de l'expansion de l'Univers).

Nous devons à Lucy, à l'usage qu'elle avait de ses pieds et de ses mains, de pouvoir comprendre
aujourd'hui que nous sommes de la poussière d'étoiles.

Pierre Bastin

(Cet article a été publié dans la page "Culture-Sciences" du quotidien liégeois
"La Wallonie" des samedi 3 et dimanche 4 novembre 1990.)


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