Gravitation - Sciences

Freud - Ferenczi: Correspondance

Divan sur canapé

Sigmund Freud

Sigmund Freud: reproduction en négatif d'un buste en bois sculpté, vers 1938

Evénement éditorial, événement pour la psychanalyse, son étude, son histoire,
sa compréhension. C'est bien un événement que la publication en français
de la correspopndance Freud - Ferenczi. Attendue depuis près d'un demi-siècle,
la publication de cette correspondance inédite voit enfin le jour,
en première mondiale, chez Calman-Lévy.
En 1908, un jeune psychiatre hongrois de 35 ans, Ferenczi, écrit respectueusement
au célèbre médecin viennois de 17 ans son aîné, auteur de "L'Interprétation des rêves". Cette lettre inaugure une correspondance presque quotidienne et une "communauté
de vie, de pensées et d'intérêts" de 25 ans qui ne s'éteindra qu'à la mort
de Ferenczi en 1933.
Une correspondance essentielle, non seulement par sa longévité, par la personnalité
des deux interlocuteurs, mais aussi parce qu'elle permet de suivre la gestation
et l'évolution aussi bien de la psychanalyse que de la pensée freudienne.

Pour on ne sait trop quelle raison, certains en sont arrivés à classer Freud dans le rayon réservé à la philosophie. Pour nous, la psychanalyse est une science et comme telle, elle tend à circonscrire exactement sa méthode, son objet et son champ d'action spécifiques.

Cependant (et c'est sa particularité), les développements théoriques de la psychanalyse, comme l'écrit Marthe Robert, sont inséparables de son histoire, "d'abord parce qu'ils dépendent entièrement de l'expérience empirique et que la théorie, ici, n'est pas un édifice complet, surgi tout achevé de l'imagination de son auteur; ensuite parce que la psychanalyse a un destin à part parmi les sciences modernes et que seule l'histoire nous montre à l'oeuvre ce qui a fait toujours obstacle à l'intelligence de ses idées." Voilà la raison pour laquelle nous avons tenu À mettre en exergue cette passionnante correspondance Freud-Ferenczi dans notre page "Sciences". (1)

"Par la fécondité dont elle fait preuve, écrivait Edouard Claparème, l'oeuvre de Freud constitue l'un des événements les plus importants qu'ait eu à enregistrer l'histoire des sciences de l'esprit". Ses prolongements se font toujours sentir aujourd'hui dans l'ensemble des sciences humaines.

Sandor Ferenczi (1873-1933), neurologue et psychiatre hongrois, disciple et ami de Freud, fut un des principaux promoteurs de la psychanalyse tant sur le plan thérapeutique que théorique. Il est l'auteur de nombreuses études sur les symptômes névrotiques et l'hystérie.

Freud (1856-1939) a 52 ans, au moment de leur rencontre. Il n'est pas inintéressant de se remémorer quelques faits et dates. (2) Ainsi, pour l'anecdote, peut-on rappeler que Freud est né un 6 mai à Freiberg, petite ville de Moravie, province slave de l'empire autrichien, au 117 rue des Serruriers, dans un maison louée à un maître serrurier. Heureux présage pour le futur serrurier de l'inconscient! Ce ne sera pas la seule ironie du destin: Freud passa brillamment son baccalauréat. Au cours de l'examen, il est à traduire en version grecque une trentaine de vers de l'"oedipe roi" de Sophocle. Pas mal pour le futur concepteur du complexe d'oedipe ("attachement érotique de l'enfant au parent du sexe opposé", selon la définition de Lagache).

En mai 1894, pour la première fois, Freud souligne le rôle essentiel des facteurs sexuels dans la genèse des névroses. Il publie l'année suivante des "Etudes sur l'hystérie", premier ouvrage de la littérature psychanalytique dans lequel il introduit les notions d'inconscient et de refoulement. (L'inconscient est constitué de "représentations", (c'est-à-dire images, pensées, souvenirs) repoussées sous l'action du refoulement et maintenus hors du champ de la conscience. Ainsi notre "moi" n'est-il pas maître chez lui: nos actions, notre destin même sont commandés par des forces obscures qui nous échappent et ne se révèlent, déguisées, qu'à travers des symptômes névrotiques et, comme Freud le découvrira peu après, dans nos rêves, nos lapsus et nos "actes manqués").

Cette idée d'inconscient à laquelle Freud le premier a donné toute sa portée est l'une de celles qui a le plus profondément marqué la sensibilité et la pensée moderne.

En 1886, Freud emploie pour la premi£re fois le terme "psychanalyse". La psychanalyse était née. Il la définit ainsi: "Psychanalyse est le nom:
1.- D'un procédé pour l'investigation de processus mentaux à peu près inaccessibles autrement;
2.- D'une méthode fondée sur cette investigation pour le traitement de désordres névrotiques;
3.- D'une série de conceptions psychologiques acquises par ce moyen et qui s'accroissent ensemble pour former progressivement une nouvelle discipline scientifique."

Une lettre de Budapest

En 1899 paraît "L'Interprétation des rêves", oeuvre maîtresse. En 1904, publication de"Fragment d'une analyse d'hystérie" et "Trois essais sur la théorie de la sexualité" ouvrage dans lequel Freud introduit la notion de "libido", c'est-à-dire l'énergie des pulsions sexuelles, et explicite le fameux mécanisme de la sublimation: dérivation de l'énergie sexuelle vers des buts non sexuels.

1908 voit la création de la Société psychanalytique de Vienne et la réunion du premier Congrès international de psychanalyse. C'est aussi l'année où Freud reçoit une lettre de Budapest. Elle est datée du 18 janvier et signée Dr. Sandor Ferenczi, Neurologue. Celui-ci sollicite une entrevue. Les deux hommes sont promptement amis. Ferenczi deviendra "l'ancien", parmi ceux qui formèrent le cercle étroit des intimes: le plus brillant et le plus proche des disciples de Freud et le seul d'entre eux à devenir vraiment son ami. Le 6 octobre 1909, Freud s'adresse à Ferenczi comme à son "cher ami", un terme d'affection qu'il ne réserva qu'à très peu de personnes.

De l'intuition psychanalytique, Ferenczi allait faire un art. La passion spéculative ne fut pas leur seul point de rencontre: histoires et descriptions de cas, le complexe d'oedipe, l'homosexualité, la situation à Zurich, à Budapest, préparations de voyages... Ils deviendront nécessaires l'un à l'autre.

A l'automne 1914, la guerre éloigne Ferenczi de son travail régulier de psychanalyse et le retrouve exilé dans une petite garnison où ses occupations de médecin-chef dans un régiment de hussards n'étaient pas de nature, écrit-il plus tard, en introduction de "Thalassa", paru en 1924, (3) "à suffire à ma soif de travail, laquelle était devenue une habitude. A mes heures de liberté, j'entrepris de traduire en hongrois l'ouvrage de Freud intitulé "Trois Essais sur la théorie de la Sexualité"..."

Freud fera l'éloge de "Thalassa": "cette oeuvre, la plus brillante et la plus profonde de la pensée de Ferenczi... est une application du point de vue psychanalytique à la biologie des processus sexuels et, bien au-delà, à la vie organique toute entière: on y trouve la plus hardie, peut-être, des applications de la psychanalyse qui ait jamais été tentée..."

Dans l'intime d'une science

Problèmes théoriques, réflexions scientifiques, commentaires, autocritiques, faits marquants du développement de la psychanalyse, cas, rêves, mais aussi histoires quotidiennes, constituent l'extraordinaire combustible de cette correspondance entre Freud et Ferenczi.

Le premier volume contient 483 lettres et couvre une période allant de la premier rencontre de 1908 au 28 juillet 1914. L'ensemble de la correspondance comprend près de 1.250 lettres couvrant un quart de siècle. L'ensemble de la publication qui comportera trois volume sera étalé sur dix ans. Le deuxi£me tome, à paraître dans trois ans, couvre la période de juin 1914 à fin 1924. Il aura pour toile de fond la guerre et ses inquiétudes. Le dernier tome, de 1925 à mai 1933, voit se développer le désaccord entre les deux hommes.

La traduction, fort ardue, selon l'aveu des auteurs, a demandé cinq années de travail, en raison des incessants jeux de mots, des références à des gens ou événements vécus en commun. L'histoire de la psychanalyse traverse ces échanges: la genèse des théories freudiennes, les conflits fameux notamment avec Carl Jung, la création du mouvement analytique.

Miraculeusement conservée dans son intégralité, cette correspondance était restée inédite bien que l'idée d'une publication ait été évoquée dès 1948. Décédée en 1982, Anna Freud, la fille du père de la psychanalyse, s'opposait de son vivant à la divulgation de certaines de ces lettres. "Elle ne supportait pas de voir cette histoire intime divulgée dans le public, et que Freud apparaisse dans des dimensions humaines", indique Judith Dupont, psychanalyste française d'origine hongroise, exécutrice testamentaire de Ferenczi et responsable de l'équipe de la traduction, citée par l'AFP.

Si cette correspondance ne vient bouleverser en rien l'essentiel de l'histoire de la psychanalyse et du freudisme, elle a cependant l'immense mérite de nous dévoiler par une foule de détails la personnalité des deux hommes jusque dans leur humaine et complexe fragilité.

Ces lettres entre le maître à penser, le théoricien, le savant reconnu, collectionneur impénitent d'antiquités et l'élève, son disciple préféré, fougeux, intuitif, à la recherche de voies nouvelles, allant jusqu'à donner force de détails de ses problèmes de santé et même de sa sexualité, de sa vie sentimentale à laquelle il mêlera Freud parfois contre son gré, comportent de belles et grandes pages.

Les échanges épistolaires touchant à la maîtresse de Ferenczi, à la fille de celle-ci qu'il prend en analyse et dont il devient amoureux avant de la "refiler" à Freud, réticent, pour la suite du travail analytique, constituent un grand moment de lecture.

Cette correspondance nous met aussi en présence d'un amour filial: celui de Freud qui apparaît familier, compréhensif, gentil envers un Ferenczi avide de l'affection de Freud, une affection pas toujours très bien maîtrisée, recherchant en lui un père exclusif, rôle que Freud se refusera avec patience d'assumer.

Fin 1912, Ferenczi ira jusqu'à demander à Freud "d'entrer en analyse" avec lui. "Mon analyse, lui écrit-il, ne pourra qu'améliorer les relations entre nous". Le second volume nous dira s'il avait raison.

Voici donc un document scientifique et un document humain, poignant, constructif et tout à fait passionnant où s'incrustent d'importantes et fécondes vérités. "La vérité, écrivait Freud à Ferenczi, en date du 10 janvier 1910, est pour moi le but ultime de la scienceé".

Voici que s'offre au grand public le loisir d'une fascinante plongée culturelle dans l'intime d'une des grandes aventures intellectuelles de notre siècle.

Pierre Bastin

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(1) "Sigmund Freud. Sandor Ferenczi. Correspondance". Vol 1. 1908-1914. Edité par les soins
de Eva Brabant, Ernst Falzeder et Patrizia Giampieri-Deutsch sous la direction d'André Haynal.
Transcrit par Ingeborg Meyer-Palmedo. Traduit de l'allemand par le groupe de traduction du Coq-Héron, composé de Suzanne Achache-Wiznitzer, Judith Dupont, Suzanne Hommel, Christine Knoll-Froissart,
Pierre Sabourin, Françoise Samson, Pierre Thèves, Bernard This. Editions Calmann-Lévy. 648 pp. 1.675 FB.
(2) Sauf indications précises, les éléments biographiques de cet article ont été repris dans: "La Révolution psychanalytique" de Marthe Robert. 2 vol. Petite Bibliothèque Payot. (1964); "La vie et l'oeuvre
de Sigmund Freud" par Ernet Jones. 3 vol. P.U.F. (1969-1970); "Freud, une vie"
par Peter Gay. Ed. Hachette, (1991);
"Le Musée retrouvé de Sigmund Freud" par Yann le Pichon et Roland Harari. Ed. Stock (1991).
(3) "Thalassa. Psychanalyse des origines de la vie sexuelle" par Sandor Ferenczi.
Petite Bibliothèque Payot. Première édition française. (1962).

(Cet article a été publié dans la page "Sciences" du quotidien liégeois "La Wallonie"
des samedi 25 et dimanche 26 avril 1992.)


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