Gravitation - De l'Univers

"Compagnons de voyage" de Hubert Reeves

La Nature a besoin des hommes

Le Reeves nouveau est arrivé et même bien arrivé. Depuis plus d'une semaine,
il est en bonne place dans la vitrine des libraires. L'arrivée d'un nouveau livre
de l'astrophysicien nucléaire Hubert Reeves constitue toujours un événement éditorial.
Ce n'est pas sans raisons. Son immense talent de vulgarisateur au service
de la connaissance scientifique a conquis le grand public. Avec le plus grand sérieux
et avec la plus grande simplicité, à l'aide de quelques métaphores et de quelques idées fortes, il sait rendre accessibles les parcours les plus difficiles qui interrogent le passé
et et le futur de l'Univers et de l'homme. Le Reeves nouveau est arrivé.
Il a pour titre "Compagnons de voyage".

Après le succès de "Patience dans l'azur" et de "L'Heure de s'enivrer", Hubert Reeves, qui depuis 1966, est directeur de recherche au CNRS et travaille au Centre d'études nucléaires de Saclay, près de Paris, publiait, il y a tout juste deux ans, "Malicorne. Réflexions d'un observateur de la nature". (1)

Ne l'ayant pas reçu, nous n'avions pas été en mesure, malheureusement, de le présenter. Notons que, dans cet ouvrage qui rencontra aussi la faveur d'un très large public, Hubert Reeves s'interroge sur les rapports entre science et culture, "entre ce qu'on sait et ce qu'on fait " : en quoi les nouvelles connaissances scientifiques modifient-elles le regard que nous portons sur notre activité d'humains ?

Ce livre, comme il l'écrit, il le doit "aux traînées de lumière dorée sur le tapis luisant des pervenches dans la pénombre du sous-bois" de Malicorne, un petit village de Puisaye, au nord de la Bourgogne, qui lui permet de "se sentir vivant, à la surface de la planète Terre, à l'instant présent de l'évolution de l'Univers". Et c'est pour lui l'occasion de proposer un certain nombre de réflexions qui prennent valeur de témoignage et d'inspiration.

Hubert Reeves dédiait "Malicorne" "à ceux qui sont épris de science et de poésie". Il dédie "Compagnons de voyage" à "une grande éclaire jaune qui a fleuri, le printemps dernier, sur une muraille en ruine". Il s'agit, en fait, d'un voyage à deux, puisque son texte s'ouvre en ailes de papillons grâce à de superbes photographies en couleurs de Jelica Obrenovitch. (2)

Ce livre, explique Hubert Reeves, dans un court texte repris sur la jaquette du livre, "est né d'une rencontre dans le Sahara, au sud de Tamanrasset. Assis dans le sable, je parlais des étoiles à un groupe de voyageurs. Au-dessus de nous, splendide, la Voie Lactée se profilait d'un horizon à l'autre. C'est là que j'ai fait la connaissance de Jelica Obrenovitch.

La beauté de la vie

Photographe, depuis des années, elle parcourt la planète et traque sa beauté. Inspiré par ses images, j'ai tenté, dans ce livre, de faire parler nos "compagnons de voyage", les êtres vivants qui nous accompagnent sur notre planète pendant notre brève existence et partagent avec nous son insondable mystère. Parler de quoi ? Du ciel, de la Terre, de la fragile puissance de la vie, et de la face sombre du monde".

En fin d'ouvrage, dans ses remerciements, Jelica Obrenovitch confirme les points de convergence qui présidèrent à leur rencontre et à la réalisation de ce livre : "A la recherche de réponses à de nombreuses questions que je me suis toujours posées, j'avais lu ses ouvrages. (...) La façon simple, claire et poétique dont il traitait les sujets qui m'intéressaient me plaisait. Il me semblait y déceler l'essentiel de ce qui me fascine tant : la beauté du monde et de la vie...".

En réponse, Hubert Reeves avait déjà écrit en ouvrant le livre : "L'œil du photographe est celui qui, d'un contexte apparemment banal, extrait des images éloquentes. Comme le poète (selon Tristan Tzara), il "donne à voir" là où rien ne semblait digne d'attention. Ce qu'il a vu saute aux yeux. Mais seulement après qu'il nous l'a montré...

Comme les questions les plus simples sont souvent celles qui nous mènent le plus loin - pour quoi la nuit est-elle noire? pourquoi l'Univers est-il si grand ? - , les images les plus immédiates sont souvent porteuses de riches messages. Une plante à demi asséchée dans le désert saharien, une toile d'araignée perlée de la rosée du matin laissent deviner des correspondances aux dimensions cosmiques. Muettes, elles nous parlent un langage que, selon le conseil avisé de Charles Baudelaire, il nous faut tenter de déchiffrer".

Des voyageurs essentiels

"Pour nous, écrit Hubert Reeves dans sa préface, le départ, le but et le sens de notre aventure terrestre nous échappent. Nous sommes des voyageurs essentiels, des passagers du cosmos. L'altération de notre corps au cours des ans en marque pour nous l'inéluctable progression. Mais vers où ?"

Reste à interroger ce qu'il appelle "nos compagnons de voyage" qui nous accompagnent dans notre brève existence, qui partagent avec nous son insondable mystère", c'est-à-dire, les fleurs, les plantes, les animaux, de l'éléphant au martin-pêcheur, et ce bonheur d'être aimé d'un chat...

Cela dit, nous aurions bien du mal à résumer, mieux que Hubert Reeves, ce livre magnifique, tant est profonde l'empreinte de sa lecture, tant il est peu facile de reprendre un minimum de recul nécessaire. Il faut le lire, s'y laisser couler, comme dans la lecture d'un poème, comme dans un quatuor de Schubert, comme dans le silence d'une forêt, comme dans la féérique beauté du ciel étoilé d'un soir de décembre où trône la fascinante Orion.

"La première partie du livre s'appelle : Le langage des choses muettes, nous précise Hubert Reeves. Le premier chapitre "Cantate du minéral et du végétal" illustre l'admirable persévérance des plantes, en apparence si fragiles, toujours en sursis, perpétuellement menacées par la rigidité minérale. Elles nous mettent en garde contre les agressions infligées à la biosphère par notre civilisation industrielle. Nous risquons le retour aux paysages lunaires. Dans le second chapitre "Le nombre des fleurs", nos compagnons de voyage nous parlent du cosmos qui nous a façonnés et dont ils portent encore les traces dans leur configuration.

Hominisation, humanisation

La seconde partie du livre "Le sublime et le cruel" prend la forme d'une grande fresque allégorique en quatre chapitres. Nos compagnons de voyage vont nous rappeler les deux faces de la réalité, la "claire" et la "sombre", associées dans le langage aux éternels problèmes du "bien" et du "mal". "Reprenant, quelque trois mille ans plus tard, le réquisitoire de Job, nous tenterons à notre tour d'éclairer notre lanterne sur cette aventure cosmique qui est la notre sans que nous l'ayons choisie".

A l'échelle cosmique ou à l'échelle humaine, y a-t-il plus de raisons de se réjouir que de désespérer ? Telle est bien la question que Hubert Reeves repose à l'occasion de chacun de ses livres. Pour cet amoureux fou des étoiles qu'il sait encore regarder avec des yeux d'enfant, et qui se définit plus comme un historien du cosmos que comme un scientifique qui observerait une réalité fixe (pour lui l'histoire de l'Univers est l'histoire de la croissance de la complexité), l'hominisation mène à la catastrophe, et l'humanisation est la seule façon d'y échapper.

Sachons comme lui, avec lui, prendre cette route que nous tracent ses et nos "compagnons de voyage", condition du possible émerveillement, de possibles espoirs. Hubert Reeves et Jelica Obrenovitch nous aident à porter sur ces "compagnons" un autre regard et nous révèlent l'importance de la solidarité avec ceux qui vivent avec nous la grande aventure cosmique. "La Nature dit Reeves, et c'est sa dernière phrase, a besoin des hommes pour poursuivre son projet".

Dans cette "invention à deux voix", (textes et images), entre science et poésie, à contrechamp de l'inexorable destinée humaine, apprenons à retrouver, sinon à reconnaître les richesses du monde. Chacun, à sa mesure, peut le rendre plus beau. ("Les destins, dit Reeves, ne sont pas écrits d'avance. Tout est à inventer").

Ecoutons ses "compagnons de voyage" qui nous disent le plaisir d'exister, de demeurer dans la beauté des choses. La vie sera jubilation ou ne sera plus.

Pierre Bastin

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(1) Les Editions du Seuil viennent de rééditer "Patience dans l'azur", "L'Heure de s'enivrer"
et "Malicorne" dans un même coffret.
(2) "Compagnons de voyage" de Hubert Reeves. Photographies de Jelica Obrenovitch. Editions du Seuil. Collection Science ouverte dirigée par Jean-Marc Lévy-Leblond. 140 pp. 63 photographies en couleurs.
Prix de lancement : 390 FF jusqu'au 31 décembre. Puis : 430 FF.

(Cet article a été publié dans le quotidien liégeois
"La Wallonie" du vendredi 6 novembre 1992.)


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