Gravitation - Le Very Large Telescope

ESO: VLT and Co (3/3)

Les Dalton au Paranal

Very Large Telescope

Vue d'artiste du VLT avec ses quatre télescopes de 8,20 m de diamètre,
qui sera la plus puisssante machine astronomique de la planète (© ESO)

Pas un brin d'herbe, pas un insecte, pas un oiseau. Pas une goutte d'eau. Le vide le plus vide.

Quel est le désert le plus désert de la planète? S'il vous reste quelques souvenirs de votre cours de géographie, vous répondrez: le désert de Gobi, en Asie centrale. Et bien, sachez que ce n'est plus exact depuis une quinzaine d'années, depuis la découverte par les Européens, dans le nord du Chili, du désert d'Atacama, en vérité le plus hostile de tous.

A l'est, l'imposante Cordillère des Andes. A l'ouest, à quelque douze kilomètres, l'océan Pacifique, refroidi par un fort courant venant en ligne droite de l'Antarctique, le Humboldt, et enfoui dans un éternel océan de nuages. Les nuages nés de l'évaporation océane baignent une bonne partie de la côte, mais ils sont arrêtés dès les premiers contreforts de la Cordillère. L'Atacama les surplombe comme une île vue d'avion.

Au coeur de ce désert d'Atacama, une montagne se distingue parmi d'autres: le Cerro Paranal. Il a l'aspect d'un cône et sert de repère aux aviateurs. L'horizon n'a que le bleu invariablement bleu du ciel. Le sol est à l'image de vagues de rochers ocres et cuivrés, figés dans l'incandescence du jour, dans l'âpreté absolue. La sécheresse est inexprimable. Une seule consolation pour le visiteur aventureux, le ciel de nuit, le plus beau du monde, environ 350 nuits par an.

C'est dans ce décor d'apocalypse, qui n'a vraiment rien du péplum hollywoodien, qu'a débuté l'extraordinaire aventure des frères Dalton.

***

Il n'est pas une semaine où le HST (Hubble Space Telescope) ne fournisse à la communauté scientifique internationale et au monde entier de nouvelles images, les unes aussi sensationnelles que les autres. Cette mission d'observation étant une mission conjointe NASA - ESA, les Européens y trouvent leur compte, en partie du moins. Il n'en reste pas moins vrai que le regard de tous les astrophysiciens européens est autant tourné vers le ciel que vers le site chilien de La Silla, l'observatoire actuel de l'ESO.

Organisation intergouvernementale européenne, l'ESO a été fondé en 1962 " pour installer, faire fonctionner un observatoire astronomique dans l'hémisphère austral, promouvoir et organiser la coopération dans la recherche astronomique en Europe ".

Du NTT au VLT

Est-il nécessaire de le rappeler, le site de La Silla, à 2.400 m d'altitude, et à environ 600 km au nord de Santiago, avec ses 300 nuits annuelles parfaitement claires, compte, à l'heure actuelle, quatorze télescopes optiques, dont le plus grand a un miroir de 3,60 m de diamètre, ainsi qu'un radiotélescope submillimétrique de 15 m. L'instrument le plus récent (achevé en 1989) est le NTT (New Technology Telescope), un télescope de 3,50 m à nouvelle technologie, qui est le télescope optique le plus avancé au monde. C'est déjà presqu'un instrument du 21e siècle. Il fait appel à des technologies entièrement nouvelles, tout particulièrement dans les domaines de l'optique, de la mécanique, de l'électronique, et même de l'informatique.

Ainsi, ce NTT est muni du premier système d'optique active en astronomie, système qui assure en permanence, par une correction active du miroir primaire, un fonctionnement optimal de l'optique du télescope. Son second " must " est l'optique dite "adaptative " qui peut lui être adjointe et qui permet de s'affranchir, dans une mesure importante, de la dégradation de la qualité de l'image par la turbulence atmosphérique.

Tout le monde en a fait l'expérience: la lumière provenant d'une étoile est déviée par l'atmosphère terrestre, et l'oeil humain perçoit une scintillation. L'optique adaptative du 3,6 m ou du NTT par exemple va déjouer les effets de la turbulence atmosphérique en compensant la distorsion de la lumière produite lors de sa traversée de l'atmosphère. Cette optique adaptative compense aussi la dégradation des images dues à certaines aberrations optiques dues à des imperfections du miroir primaire. Les images qu'elle permet d'obtenir depuis le sol sont aussi nettes que si elles avaient été réalisées dans l'espace au moyen d'un télescope au miroir irréprochable.

Le NTT n'est pas la seule raison de l'attention des astronomes européens. Le NTT, aussi performant soit-il, n'est qu'un télescope de transition, une sorte d'étape intermédiaire avant le Très Grand Télescope (VLT pour Very Large Telescope) actuellement en cours de construction au sommet du Cerro Paranal, à 2.636 mètres d'altitude et à 400 km au nord de La Silla, choisi en 1990 pour le nombre de ses nuits photométriques, la qualité de son atmosphère très faible en teneur d'eau (indispensable pour l'observation dans l'infrarouge), et sa transparence. Toutes ces nouvelles techniques développées pour le NTT seront particulièrement précieuses au VLT.

Au 20 millionième de millimètre près

Le VLT est un projet combinant quatre télescopes de 8,20 m de diamètre. Ces télescopes pourront fonctionner indépendamment ou en association, totalisant alors la puissance d'un télescope de 16 m avec une surface collectrice totale de 200 m². En mode interférométrique (l'interférométrie optique est une technique qui utilise les interférences de la lumière des étoiles, ou de sources de petit diamètre apparent, en vue d'améliorer la résolution des observations effectuées au moyen d'un télescope), ces quatre télescopes permettront d'atteindre une résolution spatiale de 0,0005 seconde d'arc.

Le VLT a déjà été le sujet de nos deux articles précédents parus respectivement dans " Le Ciel " du mois de février et du mois de mars dernier. En février, nous nous sommes plus particulièrement intéressé aux principaux objectifs scientifiques qui seront assignés à ce télescope géant du troisième millénaire. En mars, nous avons brossé un historique de l'ESO (European Southern Observatory) afin de mieux comprendre les mécanismes qui ont présidé aux choix et aux décisions qui valent aujourd'hui à l'Europe de se retrouver à l'avant-plan de l'observation astronomique. Il restait à faire le point sur l'état d'avancement de ce projet qui génère si bien l'impatience de tous.

Tout naturellement, nous nous sommes adressé (interview de janvier 96) à Jean-Pierre Swings qui est, depuis 1995, Vice-président du Conseil de l'ESO, organe suprême de gestion, de contrôle, de décision, de planning à long terme de cette Organisation Européenne pour des Recherches Astronomiques dans l'Hémisphère Austral, ancien Président du Very Large Telescope Advisory Committee et du VLT Site Selection Working Group.

Sur le site de Paranal, l'enceinte de l'unité 1 du VLT est achevée, la seconde est en voie d'achèvement. En Europe, les quatre miroirs en verre céramique Zerodur (une céramique dont le coefficient d'expansion thermique est nul, et bien connue des astronomes amateurs qui ont le courage de polir le miroir de leur télescope), ont été moulés d'une seule pièce (une première) par la société de Verreries Schott à Mainz, en Allemagne, puis transportés en France par barge à l'usine de polissage REOSC à Saint-Pierre-du-Perray , dans l'Essonne.

Deux ans ont été nécessaires à cette entreprise française pour polir le premier miroir (de 23 tonnes et de 17 cm d'épaisseur) avec une précision de forme à 20 millionième de millimètre près. Le polissage des deux premiers miroirs est terminé .

" C'est une véritable feuille de papier à cigarette, note Jean-Pierre Swings: fort heureusement, chaque miroir sera muni d'un support actif pour le maintenir parfaitement. N'oublions pas que le but est de collecter un maximum de photons dans une surface minimale pour obtenir les meilleures images possibles, pour faire de la photographie ou pour amener la lumière sur la fente d'entrée d'un spectrographe. Il y a intérêt à avoir la meilleure résolution possible qu'on puisse obtenir au sol."

Et d'ajouter: "Chaque miroir sera recouvert d'aluminium, comme d'habitude. Il se peut que certains soient optimisés pour l'infrarouge. Dans ce cas, ils seront recouverts d'un matériau un peu différent, tel de l'or qui réfléchit mieux dans le visible et l'infrarouge. Cela n'arrangera pas tout le monde, par exemple, ceux qui veulent faire des observations extragalactiques et qui désirent, bien évidemment, aller le plus loin possible dans le bleu et le violet, de façon à observer les objets avec les redshifts (décalage spectral vers le rouge) les moins élevés possibles. Il faut s'attendre à un beau débat!"

Le Conseil de l'ESO, auquel participait Jean-Pierre Swings, s'est réuni à Milan le 28 novembre dernier (depuis une autre réunion s'est tenue en juin) et a pu découvrir, dans les ateliers de la firme Ansaldo, la structure mécanique achevée de l'unité 1 du VLT , une superbe structure de 430 tonnes au pied de laquelle les représentants européens avaient un air de visiteurs lilliputiens! La construction des structures suivantes se poursuit activement.

Première lumière début 98

- P.B.: L'état d'avancement du VLT vient d'être rappelé. Quelles sont les échéances prévues?
- J.-P. Swings: Le premier télescope devrait être opérationnel fin 97, début 98. L'ensemble des quatre unités ainsi que les petits télescopes auxiliaires devraient être achevés pour l'an 2.000. Cela commence à se rapprocher. Le planning nous indique que les autres télescopes vont suivre relativement vite: en 99, en 2000 et 2001. A cette dernière date, l'ensemble des quatre télescopes devrait devenir tout à fait opérationnel. L'instrumentation auxiliaire qui y est attachée devrait aussi exister. Il faut bien comprendre qu'il ne suffit pas d'avoir des télescopes de 8,20 m. Il est clair qu'on ne va pas mettre un oculaire derrière de tels télescopes. Il y a tout un développement d'instrumentation auxiliaire très sophistiquée qui est en route et qui devra fonctionner dès que le premier élément du VLT sera opérationnel. Pour être complet, on peut encore signaler que, si le budget le permet encore, les quatre unités du VLT seront complétées par un petit ensemble de télescopes de 1,80 m, ou plus, de façon à faire, ce qu'on appelle le VLTI, c'est-à-dire, l'interféromètre du VLT, pour pouvoir faire des études morphologiques d'objets étendus, avec une très haute résolution spatiale, un peu comme avec un radiotélescope.

- P.B.: Quand on regarde les premières maquettes du VLT et celles d'aujourd'hui, on découvre une différence assez étonnante. Les quatre télescopes ne sont plus alignés. Les raisons de ce changement sont-elles d'ordre techniques ou relèvent-elles d'une nouvelle conception pour l'utilisation future de l'instrument?
- J.-P. Swings: C'est exact. Au départ, les concepteurs (D. Enard, chef de projet, en particulier) avaient prévu un alignement des quatre télescopes en pensant à la combinaison des foyers, de manière à ramener toute la lumière d'un objet observé dans un foyer combiné, sans suffisamment penser aux aspects interférométriques. Ils ont revu leur copie. La nouvelle position des télescopes dessine une sorte de trapèze. Ce changement fait suite à l'insistance des interférométristes qui ont choisi cette disposition de façon à ce que, lorsqu'ils feront de l'interférométrie, la couverture en fréquences, lors des observations, soit la meilleure possible, de manière à obtenir les études morphologiques des sources étendues les meilleures possibles. En plaçant les quatre télescopes dans un alignement avec des bases identiques, on aurait obtenu une reconstruction moins bonne des images. D'où ce nécessaire trapèze dessiné avec des côtés non identiques. Quant à l'orientation des télescopes, elle a été choisie en fonction des vents dominants. Il fallait bien évidemment éviter qu'un télescope devienne une cause de turbulence par rapport à celui qui est derrière lui.

Une ère nouvelle pour l'astrophysique

- P.B.: La maintenance de ce gigantesque arsenal astronomique ne va-t-elle pas poser de sérieux problèmes? On peut imaginer que oui...
- J.-P. Swings: Cela signifie que les miroirs devront être sortis des télescopes et amenés à un endroit du site où il sera possible d'effectuer l'aluminage, où l'on pourra nettoyer les miroirs et puis les réaluminer ou les resurfacer régulièrement. Et ça, ce ne sera pas une opération triviale. En d'autres termes, cela veut dire que tout le barillet soutenant un miroir va être sorti du télescope, placé sur un chariot spécial et acheminé à quelques centaines de mètres du site, pour être placé, toujours avec le miroir, dans une cloche à vide, conçue tout spécialement pour permettre les opérations de realuminage ou de redorage. Cette opération devra être menée à bien, une fois par an, pour chaque miroir, et avec toutes les précautions qu'on imagine. Rien qu'une simple manipulation du miroir est quelque chose de vraiment impressionnant.

- P.B.: Le VLT, c'est tout de même un fameux défi technologique?
- J.-P. Swings: Certes. Le New Technology Telescope (NTT) était déjà une aventure. C'était une monture altazimutale (monture mobile autour d'un axe horizontal et d'un axe vertical), c'était un dôme non conventionnel, c'était le démarrage de l'optique active pour le contrôle du miroir principal. Mais le projet ne représentait qu'une année du budget de l'ESO. Le VLT représente à peu près huit années du budget . Par rapport à l'ensemble de l'organisation, c'est presque trop grand. Si on compte absolument tout: contrats, main d'oeuvre, achats, fabrications, etc., le coût total sera de l'ordre du milliard de Deutch Mark, c'est-à-dire plus ou moins 20 milliards de francs belges. La contribution belge n'est pas négligeable puisqu'elle représente quelque 5 % de l'ensemble.

- P.B.: Les objectifs scientifiques du VLT ont déjà été abordés. Ils donnent l'impression d'inaugurer une ère nouvelle pour l'astrophysique?
- J.-P. Swings: Dans la science que le VLT va nous permettre de faire, il se trouve des approches nouvelles, par exemple, celle d'examiner des grands champs d'objets. On pourra faire de l'imagerie en mettant toute une série de détecteurs, type CCD, l'un à côté de l'autre, et aussi, dans ces grands champs, faire de la spectroscopie multi-objets, au moyen de spectrographes à fibres optiques. Ces dernières années ont vu une évolution vers ce type d'observation. Cette évolution n'avait pas encore été vraiment perçue lorsque les premiers objectifs scientifiques du VLT ont été envisagés.

Comparaison n'est pas raison

- P.B.: Les performances du VLT par rapport au Keck Telescope américain et au Hubble Space Telescope?
- J.-P. Swings: Par rapport au Keck, les performances devraient être assez proches. Ce sera 8 m au lieu de 10 m, ce sera 10 x 2 pour le Keck au lieu de 16 m pour le VLT. Au point de vue de l'interférométrie, nous posséderons plus de télescopes, nous aurons des télescopes auxiliaires. Nous serons donc nettement plus performants que tout ce qui peut exister. C'est clair. Par rapport au HST, c'est surtout dans le visible, le loin et le proche infrarouge que la différence se marquera, parce qu'on atteindra la limite de diffraction des télescopes, et que ce sera 8 m au lieu de 2,4. Les distances focales sont beaucoup plus performantes pour le VLT que pour le HST. On pourra faire de l'optique active et, éventuellement adaptative, pour compenser la turbulence. Cela signifie que le VLT travaillera presque dans les mêmes conditions que le HST, dans un domaine de longueur d'onde où le HST n'a pas grand chose comme instruments auxiliaires, même lorsqu'on l'aura doté d'une nouvelle génération d'instruments à l'occasion d'une prochaine mission de maintenance. Le VLT demeurera nettement plus performant, surtout dans l'infrarouge. Il est clair que dans le visible et, surtout dans l'ultraviolet qu'on ne peut atteindre du sol, le HST bat les observations terrestres.

- P.B.: Ce n'est pas à moindre coût?
- J.-P. Swings: Le projet total du VLT sera de l'ordre du milliard de DM. Au départ, le HST a coûté 2 milliards de dollars, soit 60 milliards de francs belges pour un seul petit télescope de 2,4 m. Ce coût ne prend pas en compte les missions de maintenance, ni la mission de 1993 quand la NASA est allée changer les instruments et refaire l'optique pour que le HST devienne réellement un bon télescope. Là, c'est difficile d'avoir des chiffres. On parle aussi du milliard de dollars rien que pour la navette spatiale, les instruments et toutes les préparations des astronautes dans les cuves de simulation, etc. Et à chaque fois qu'on lancera une navette pour aller retaper le HST et lui remettre de l'instrumentation nouvelle, le coût sera du même ordre. En conclusion, au point de vue coût, il est clair que c'est beaucoup plus avantageux de faire quelque chose au sol que dans l'espace. Il y a toujours un facteur dix de différence, avec une durée de vie nettement plus considérable.

Le devenir du site de La Silla

- P.B.: Qu'en sera-t-il de l'avenir du site de La Silla, son éloignement par rapport au site de Paranal est pour le moins un handicap?
- J.-P. Swings: Effectivement, c'est un problème. Première conséquence, une bonne partie de l'administration, du staff scientifique, du staff technique, a été ramenée à Santiago. Mais il n'y a pas que l'éloignement qui va déterminer l'avenir de La Silla. Il y a aussi le coût de fonctionnement simultané des deux sites. Je pense que, progressivement, La Silla va diminuer d'importance. Eventuellement même, certains télescopes, les petits notamment, risquent un jour d'être fermés, au grand dam de nos amis photométristes qui font le suivi d'étoiles variables, par exemple. Cela va leur poser un problème. Il n'est pas impossible que certains télescopes soient repris en partie par des pays. Ainsi, il y a un projet selon lequel les Brésiliens pourraient participer au fonctionnement du télescope de 1,50 m. Ils pourraient obtenir la moitié du temps d'observation en échange de leur participation financière.
Par ailleurs, l'avenir de La Silla après l'an 2000, quand le VLT sera parfaitement opérationnel, est au centre de discussions au sein de plusieurs comités de l'ESO. S'il peut exister une complémentarité entre l'observation dans l'espace et l'observation au sol, celle entre les gros et les petits télescopes au sol est tout aussi évidente. Quand le VLT sera opérationnel, il faudra qu'un certain nombre de télescopes à La Silla restent non seulement opérationnels, mais se voient doter d'une instrumentation moderne. Il ne suffit pas de maintenir des télescopes en vie, il faut que le matériel qu'il y a derrière soit ultraperformant. La concurrence internationale est telle que cela en devient une nécessité supplémentaire.

- P.B.: Le VLT, c'est le dernier grand projet avant les premiers télescopes sur la Lune?
- J.-P. Swings: Sur la Lune ou satellisés, je ne sais pas. Il n'est pas évident que la Lune soit le meilleur endroit. Cela paraît fort intéressant d'avoir une plate-forme stable avec de très longues nuits, etc. Mais, il est peut-être possible de faire de l'interférométrie à partir de points spécifiques d'orbite au tour de la Terre ou plus loin et que la Lune ne soit pas la panacée. Sa situation est intéressante. Mais il vaudrait probablement mieux avoir un bon télescope de 10 mètres satellisé que d'avoir quelque chose sur la Lune. Cela mérite d'être étudié.

L'observation à distance

- P.B.: A quand l'utilisation du VLT à distance: liaison entre deux ordinateurs identiques par ligne téléphonique via un satellite relais, ce qui suppose au moins trois types d'opérations: la commande des instruments, la transmission des données et la communication entre astronomes et assistants sur le site d'observation?
- J.-P. Swings: Actuellement, il y a beaucoup de tests qui sont effectués avec le NTT pour faire ce qu'on appelle du " remote control ", c'est-à-dire de l'observation à distance. Les Européens le font déjà assez régulièrement depuis le centre de l'ESO à Garching avec certains instruments auxiliaires comme le " Coudé Auxiliary Telescope " (CAT) de 1,40 m, au coudé du 3,60 m, au 2,2 m et au NTT à La Silla. De plus en plus, on va s'orienter vers ce type d'observation, soit à distance, soit bien planifié en fonction des conditions météorologiques, de seeing, etc., de manière à rentabiliser au mieux l'utilisation du télescope.
Cela signifie que, dans pas mal de cas, on va essayer d'éviter aux astronomes d'aller sur le site et de leur accorder, par exemple, quatre nuits, de telle date à telle date, mais plutôt d'accorder du temps pour un programme et puis faire un peu comme pour les programmes spatiaux, à savoir, leur planification de façon à ce que les pointages d'un objet à un autre soient les plus courts possibles, que si une observation nécessite des conditions de seeing draconiennes, elle ne soit réalisée que quand les meilleures conditions sont remplies, et non plus quand le seeing n'est pas ce qu'il doit être. Tout cela va impliquer une programation importante. Actuellement, celle-ci est en cours de tests.

- P.B.: Quels sont les instituts et autres institutions qui pourront en bénéficier?
- J.-P. Swings: Dans un premier temps, je crois que ce sera mieux d'aller à Garching pour faire les observations via les systèmes de communication directe entre Garching et La Silla ou Paranal. Il y aura peut-être aussi des simulateurs d'observation, de façon à ce que les astronomes perdent le moins de temps possible. Cela dit, j'ai l'impression que l'on va s'orienter de plus en plus vers ce qu'on appelle un "service observing". Vous soumettez votre programme, il est accepté, on vous donne du temps de télescope, et puis les observations auront lieu, comme pour les engins spatiaux, quand les meilleures conditions sont remplies. Et vous recevrez vos données. Vous n'irez pas nécessairement à Garching ou vous ne pianoterez pas nécessairement vous-même sur un clavier d'ordinateur pour réaliser les observations. Sinon, via le réseau Internet, je suppose qu'il devrait y avoir moyen de connecter Garching à pas mal d'Instituts et de faire des observations directement depuis nos propres bureaux. Je le suppose. Ce qui est certain, c'est que, pour rapatrier de gros paquets de données bidimentionnelles, on aura besoin de disposer de lignes très rapides, ou alors la visualisation des résultats des observations prendra énormément de temps.

Implications liégeoises

- P.B.: L'Institut d'Astrophysique de Liège sera-t-il impliqué dans cette évolution?
J.-P. Swings: Oui. Notre Institut a des implication dans presque tous les comités de l'ESO: du comité des utilisateurs aux comités de programmations de l'instrumentation, depuis le Conseil jusqu'au dernier des sous-comités. Jean Surdej fait partie d'un comité, Pierre Magain fait partie d'un autre. L'institut est partout et aura certainement du temps de télescope: en tout cas, je l'espère. Ce qui est moins évident, c'est de pouvoir continuer à avoir des jeunes à La Silla ou à Paranal. Le service militaire ayant été aboli en Belgique, il ne sera peut-être plus possible de bénéficier du système de coopération. On va quand même essayer de remettre sur pied un système de " student " de façon à permettre à un ou deux jeunes, par an, d'aller au Chili. Mais ce n'est pas évident.
Et disons-le franchement, c'était extrêmement agréable d'avoir des jeunes de chez nous, comme Marc Remy, Jean-François Claeskens, Damien Hutsemekers et d'autres, au Chili pendant deux ans, dans le cadre d'un contrat de coopération. Nous avions un accès presque garanti à n'importe quel télescope quant il n'était pas utilisé. Nous pouvions introduire un programme ici ou là, indépendamment du fait que pour ces jeunes, c'est formidable d'être dans un grand observatoire comme celui de l'ESO, de côtoyer des aînés de marque, de pouvoir utiliser l'instrumentation la plus moderne au monde, et de pouvoir travailler à leur doctorat tout en rendant des services sur place. C'était l'idéal. Cet état de chose, je suis désireux de vouloir le maintenir ou de le relancer.

- P.B.: L'Institut ne peut-il envisager une participation dans la construction de certains matériels?
- J.-P. Swings: S'il est un domaine dans lequel nous ne pourrons pas être extrêmement actifs, c'est bien dans la construction même d'équipements secondaires. Là, nous ne sommes pas vraiment bien placés, ni du point de vue ingénieurs, ni de celui du staff technique, ou alors, il nous faudrait collaborer avec le Centre spatial de Liège pour réaliser quelque chose en commun, ce qui n'est évidemment pas impossible. Mais, développer nous-mêmes de l'instrumentation, nous ne le pouvons pas.

- P.B.: Reste qu'il sera toujours possible pour l'Institut de présenter des projets d'observation, de s'impliquer dans un projet de longue durée?
- J.-P. Swings: Sûrement; De plus, la vie de pas mal de jeunes chercheurs de chez nous en dépend, car, actuellement, ils ont du temps d'observation sur les télescopes de La Silla. S'ils veulent poursuivre leur carrière à un niveau convenable, dans de bonnes conditions de compétition vis-à-vis de leurs collègues, ils auront besoin de l'accès au VLT et ils devront soumettre des programmes d'observation et obtenir du temps d'utilisation pour les réaliser. Il ne faut pas se leurrer, la pression sera forte. Il y aura certainement cinq ou six fois plus de demandes que de temps disponible. Il y aura donc lieu de soumettre de bons programmes pour avoir une chance d'obtenir du temps.

- P.B.: En général, les demandes sont individuelles ou émanent-elles des Instituts?
- J.-P. Swings: La plupart du temps, elles sont formulées individuellement ou par un groupe de chercheurs au sein d'un même institut, soit par plusieurs chercheurs d'instituts différents qui organisent une espèce de pool pour demander du temps de télescope. C'est de plus en plus le cas. Ce n'est quasiment jamais un institut qui fait une demande pour les nuits de télescope. C'est vraiment ciblé sur les programmes scientifiques donc, cela dépend d'individus. On ne peut pas dire que la Belgique, contribuant pour 5 % à l'ESO a droit à 5 % du télescope, et qu'en Belgique, Liège a droit à telle fraction de cette contribution.
Cela ne fonctionne nullement de cette manière. Fort heureusement. Et c'est facile à comprendre. Il vaut mieux que tout soit basé sur l'excellence des travaux scientifiques plutôt que tout simplement être tributaire de quotas de retour, à la manière du retour industriel presque automatique pratiqué par l'Agence Spatiale. Bref, ce sera plus vraisemblablement des équipes, éventuellement dans le cadre de collaborations extérieures, qui seront amenées à proposer des programmes et à demander du temps d'observation. C'est déjà de cette manière que nous avons pu obtenir un programme clé de l'ESO pour nos recherches sur les mirages gravitationnels. En fait, une dizaine d'institutions y sont représentées.
Nous avons également obtenu un réseau européen pour ces mêmes mirages, réseau dans lequel se sont retrouvés pas moins de sept laboratoires. C'est aussi l'idéal pour maintenir les contacts entre chercheurs et s'assurer d'un suivi fructueux. Des missions en commun, c'est une solution d'avenir.

***

Le Cerro Paranal. Planté sur son décor surréel, le Very Large Telescope prend la forme d'un défi. C'est vers le ciel devenu le plus envié du monde que vont s'ouvrir, bientôt, les immenses pupilles du plus puissant des télescopes de l'an 2.000.

Il faut peut-être y voir plus qu'un simple défi technologique. Ses quatre miroirs se sont vu attribuer les noms des frères Dalton: Joe, Jack, William et Averell (donc rien à voir avec le dalton qui, en physique, est l'unité de masse égale au seizième de la masse d'un atome d'oxygène!). Pourquoi avoir choisi les noms de ces quatre desperados? Cette compétition prendrait-elle des allures de western? Allez savoir. Une sorte de bras d'honneur au Keck Telescope, érigé à Hawaï au sommet du Mauna Kea?

Avec son miroir segmenté, véritable dallage hexagonal de dix mètres de diamètre et composé de 36 miroirs de 90 cm de côté, le télescope Keck est actuellement le plus grand instrument optique de la planète, aujourd'hui en phase opérationnelle. A peine terminé, les Américains ont entrepris de lui adjoindre un frère jumeau, en vue de coupler les faisceaux des deux instruments pour synthétiser un télescope encore plus puissant. Et pourquoi ne les appellerait-on pas tous deux Lucky Luke et Jolly Jumper?

Le Keck Telescope est le télescope optique et infrarouge le plus puissant et le restera jusqu'à la mise en service du VLT. Après, comme Lucky Luke à la fin de chaque aventure, il pourra chanter: " I'm a poor lonesome cow-boy and a long way from home " (*), mais en sachant que ce n'est plus lui qui tire plus vite que son ombre...

Pierre Bastin

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(*) " Je suis un pauvre cow-boy et (j'ai) un long trajet jusqu'à la maison ".

(Cet article a été publié dans la revue "Le Ciel", bulletin de la Société astronomique de Liège, de septembre 1996.)


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