Gravitation - The Very Large Telescope

ESO: VLT and Co (2/3)

Petite page d'histoire

Le VLT, c'est-à-dire le Very Large Telescope dont les Européens sont occupés à se doter, sera bien le plus grand télescope du monde, puisque formé d'un ensemble de quatre télescopes de 8,20 m, ce qui équivaut à un télescope de 16 m avec une surface collectrice totale de 200 m². Dans un premier article, paru dans le numéro de février de la revue " Le Ciel ", nous nous sommes penché sur les principaux objectifs scientifiques qui lui seront assignés, avant même de répondre à la question de savoir de quoi il est fait et comment il fonctionnera. Ceci devait être le sujet principal de ce deuxième article.

Cependant, en cours de route, nous avons changé quelque peu notre fusil d'épaule. Le vendredi 26 janvier dernier, la Société astronomique de Liège invitait à sa tribune Jean-Pierre Swings, Président du Conseil de Département de l'Institut d'Astrophysique de l'Université de Liège, mais aussi Vice-président du Conseil de l'ESO (European Southern Observatory), l'Organisation Européenne pour des Recherches Astronomiques dans l'Hémisphère Austral. Le second conférencier était un jeune astrophysicien du même Institut, Jean-François Claeskens.

Ce fut l'occasion d'avoir un aperçu de l'évolution récente de l'ESO, des observations actuelles sur le site chilien de La Silla et de la construction du Very Large Telescope sur le site du Cerro Paranal. La série d'article entreprise n'était pas destinée à en rendre compte mais plutôt de s'en servir comme point de départ pour une actualisation plus vaste, plus fouillée de la problématique des recherches astronomiques européennes d'aujourd'hui et de demain.

Finalement, nous avons jugé fort utile de nous arrêter quelque peu sur le bref historique de l'ESO présenté par Jean-Pierre Swings, également ancien président du Very Large Telescope Advisory Committee. Il est nécessaire d'en avoir connaissance pour bien comprendre les mécanismes qui ont présidé aux choix et aux décisions qui valent aujourd'hui à l'Europe de se retrouver à l'avant-plan de l'observation astronomique. D'où le thème de ce second article qui reprend, dans les grandes lignes, cette relation historique présentée à l'occasion de cette conférence.

Prise de conscience européenne

En fait, l'ESO n'est pas, comme on pourrait le penser, une organisation récente. L'Observatoire Européen Austral a fêté son premier quart de siècle le 5 octobre 1987! C'est en effet le 5 octobre 1962 que des représentants officiels de cinq pays européens, la Belgique, la France, les Pays-Bas, la République Fédérale d'Allemagne et la Suède ont signé la " Convention portant Création d'une Organisation Européenne pour des Recherches Astronomiques dans l'Hémisphère Austral ". Le Danemark les rejoindra cinq ans plus tard. Les deux derniers membres du groupe actuel, la Suisse et l'Italie feront leur entrée en 1982.

L'idée d'un grand observatoire européen remonte aux années 50, et l'idée de base est partie d'une constatation: dans l'hémisphère nord, on trouvait les grands télescopes de Californie comme celui du mont Wilson, le Lick au mont Hamilton et le fameux observatoire du mont Palomar; dans l'hémisphère sud, il n'y avait rien, hormis quelques petits télescopes en Australie et en Afrique du Sud.

Notamment sous l'impulsion de quelques grands astronomes comme Baade, Oort, les Européens ont pris concience de la nécessité de posséder des instruments pour étudier, d'une part, le centre galactique qui, comme on le sait, est dans l'hémisphère sud, et les fameux Nuages de Magellan, deux petites galaxies voisines de notre Voie Lactée. Et il fallait les installer dans l'hémisphère sud.

Les premières propositions faites visaient à recopier un peu ce qui existait en Californie, c'est-à-dire, penser un télescope d'une taille de l'ordre de 3 m comme celui qui existait au Lick, et aussi de faire un genre de copie du télescope de Schmidt, donc d'un grand télescope, destiné à l'observation des grands champs, comparable au grand Schmidt du mont Palomar. Et, ce n'était pas du tout pour aller les ériger outre-Atlantique, mais bien en Afrique du Sud où se trouvaient déjà des stations d'observations anglaises, hollandaises et allemandes.

Sortie à l'anglaise

Avoir des idées est une chose. Il fallait encore trouver les moyens de les concrétiser et définir des bases de fonctionnement. Dès 1954, plusieurs gouvernements (Belgique, Allemagne, Hollande, France, Suède, Grande-Bretagne) émirent un certain nombre de recommandations. Il faut dire que, dès le départ, la France réclamait un accord international, un accord intergouvernemental.

Ce ne fut pas chose facile. Fin des années 50, en France à cause du conflit algérien, le mot " Afrique " créait une association avec l'Afrique du Nord et ne faisait pas que des partisans. Malgré tout, les tests ont été fait en Afrique du Sud. La Belgique y a participé et a joué un rôle non négligeable pour tenter de trouver un endroit où planter le décor du futur observatoire européen austral.

Tests après tests, négociations après négociations, discussions après discussions, les choses ont commencé à se décanter pour déboucher, au début des années 60, sur le retrait de l'Angleterre qui opta pour une collaboration australienne en Australie, après avoir essuyé le refus de ses partenaires de la suivre dans ses préalables. Les Anglais voulaient que le temps d'observation soit proportionnel à la contribution financière du pays à l'organisme qui allait se créer. Ils exigeaient également que, dans l'organisation créée, les votes soient pondérés, c'est-à-dire que le nombre de voix par pays soit proportionnel à la contribution financière. C'était encore moins acceptable.

Aujourd'hui encore, à l'ESO, sauf pour certaines questions au Comité financier, il reste entendu que c'est une voix par pays. " Lorsque nous allons dans des Comités de l'ESO, souligna Jean-Pierre Swings, pour discuter au niveau financier, ou au Conseil, chaque pays a une voix, et ce n'est pas proportionnel à la taille ni au produit national brut, ni à la contribution du pays ".

La Fondation Ford

Par ailleurs, dans le cadre de l'effort d'après-guerre, la Fondation Ford qui avait été approchée, donna son accord pour investir de l'argent dans un observatoire européen à concurrence, - cela remonte au début des années 60,- d'un million de dollars, ce qui représentait à peu près 20 % de l'investissement qu'il fallait consentir pour construire un télescope de 3 m et un Schmidt. Cet accord s'assortissait cependant de la condition qu'au moins *quatre pays soient signataires de l'accord. Il fallut pas mal de temps pour qu'enfin les pays précités se mettent d'accord.

Heureusement, quatre pays ont donné finalement leur consentement. C'était en 1964, dix ans après les premiers pourparlers du colloque de Groningen auquel participaient les astronomes Badde et Oort. La signature entraîna la donation promise par la Fondation Ford: un million de dollars pour le démarrage de l'ESO. " Pour le petite histoire, nota Jean-Pierre Swings, il est bon de savoir qu'actuellement, l'Australie est en train de frapper à la porte de l'ESO pour y entrer. Des négociations doivent commencer la semaine prochaine. C'est assez amusant de voir comment il peut y avoir des évolutions dans l'attitude
de certains pays... ".

Avantage au Chili

Toujours à la même époque, les tests de sites se poursuivaient en Afrique du Sud. Parallèlement, l'organisation qui allait devenir l'ESO entreprit des contacts avec l'Association des Universités américaines pour la Recherche en Astronomie (AURA), Association qui avait décidé de créer ce qui est maintenant l'observatoire interaméricain de Cerro Tololo au Chili. Des recherches de sites ont commencé à se faire au Chili.

Là, on s'est vite rendu compte, en comparant les données obtenues en Afrique du Sud et au Chili, qu'on avait des différences de température beaucoup plus importantes en Afrique du Sud. Cela voulait dire que la mise à température et l'adaptation du miroir au point de vue thermique, au ciel de nuit, était plus lente qu'au Chili, donc qu'il allait s'en suivre une qualité d'images moindre. Le nombre d'heures photométriques était nettement moins bon en Afrique du Sud qu'au Chili. Et si la qualité d'images était OK en Afrique du Sud, elle était particulièrement bonne sur certains sites du Chili. Résultat: l'Afrique du Sud fut abandonnée au profit du Chili.

De site en site

La fin des années 60 vit l'installation progressive des premiers télescopes à La Silla. Ainsi, en 1966, le télescope de 1 m destiné, à l'époque, avant tout à la photométrie et, maintenant, utilisé pour l'infrarouge. Le quartier général chilien de l'ESO s'installa à Santiago; les bureaux de Hambourg furant transférés à Genève, dans le contexte des accords avec le CERN, pour préparer le grand télescope de 3,60 m, et puis à Garching, près de Munich.

Des accords furent également conclus avec le CERN pour réaliser l'atlas, c'est-à-dire la cartographie du ciel austral en différentes couleurs, en commun avec les Anglo-australiens de l'époque. Les années 73-74 voient l'installation du télescope de Schmidt. Dans des années 70, le 3,60 m était en fonction.

C'est à la même époque que débutèrent les études concernant un télescope de 3,50 m de technologie nouvelle avec l'espoir de voir arriver des fonds nouveaux. Vers les années 78-79, en parallèle à des études faites aux Etats-Unis de télescopes de la taille des 10, 12, 16 m, l'ESO a commencé à penser sérieusement à un très grand télescope.

L'idée du Very Large Telescope fit son chemin. Les Européens commencèrent également à se demander si, réellement, le site de La Silla était bien le meilleur site chilien, et s'il ne fallait pas regarder d'autres endroits où construire un très grand télescope. L'idée d'installer le VLT à La Silla fut abandonnée au profit d'un autre site: le Cerro Paranal, une montagne de 2550 m d'altitude, en plein désert d'Atacama et seulement à 12 km de la côte du Pacifique.

En 1982, la Suisse et l'Italie ont rejoint l'ESO. Grâce à l'apport financier de ces deux nouveaux venus, l'ESO fut à même de créer le NTT, le télescope de 3,5 m de technologie nouvelle, tout en poursuivant des études approfondies concernant le VLT. En 1987, les huit pays membres de l'ESO prenaient l'engagement financier de le construire. Deux ans plus tard, le site du Cerro Paranal était définitivement choisi. A l'heure actuelle, l'enceinte de l'unité 1 du VLT est en voie d'achèvement.

Fonctionnement...

Pour clôturer cette page d'histoire, nous avons retenu un autre passage de la conférence de Jean-Pierre Swings qui, fort judicieusement, expliqua comment fonctionne une organisation internationale comme l'ESO, gérée par différents comités. On trouve tout d'abord un comité directeur qui chapeaute le directeur général et toute l'organisation. C'est le Conseil. Dans ce Conseil, se retrouvent deux délégués par pays: un scientifique (astronome) et un administratif représentant du gouvernement. Les réunions de ce Conseil sont souvent préparées par un comité du Conseil, via un délégué par pays.

A côté de ce Conseil, on trouve un comité des finances où il y a un représentant, parfois plus, par pays, représentant qui est très souvent un délégué administratif qui vient du ministère qui paye la contribution à l'ESO. Ensuite, il y a toute une série de comités qui sont plus scientifiques, qui s'occupent plus d'astronomie.

Il y a un comité scientifique et technique qui fait la prévision des instruments à installer derrière les grands télescopes, le comité des programmes d'observation, comité qui examine toutes les demandes de temps de télescope qui lui parviennent. Il fait un tri et propose une répartition du temps d'observation. Il faut dire que sur les grands télescopes de l'ESO, il y a ce qu'on appelle un facteur de pression de l'ordre de 4, c'est-à-dire qu'il y a de l'ordre de 4 fois plus de demandes que de temps disponible sur ces grands télescopes. Ce comité a donc un rôle très important à jouer.

...et présence liégeoise

On trouve aussi un comité des utilisateurs qui concerne tous ceux qui utilisent des télescopes ou des facilités aussi bien à Garching qu'au Chili, et qui ont leur mot à dire sur la gestion de l'ensemble. Enfin, il y a toute une série de groupes de travail, de comités consultatifs, pour, par exemple, le VLT, pour les différents instruments du VLT, pour le choix du site, pour les instruments auxiliaires destinés à être placés derrière le miroir primaire de chacun des quatre télescopes du VLT, etc.

Dans tous ces comités, on retrouve, en général, un délégué par pays, si pas plus. On notera, avec le plus vif plaisir, qu'en général, les Liégeois y sont relativement bien représentés, des groupes de travail jusqu'au Conseil avec Jean-Pierre Swings.

Pierre Bastin

(Cet article a été publié dans la revue "Le Ciel", bulletin de la Société astronomique de Liège, de mars 1996.)


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