Gravitation - Littérature

Un boudoir pour l'été

Thérèse philosophe


Anonyme

Dessin anonyme :
Savoir s'identifier à ses passions...

Entre le charme du boudoir et la nécessité de la philosophie, nous n'hésiterions pas longtemps. Thérèse ne nous propose pas de choisir puisqu'elle nous offre la "philosophie dans le : "Si nous sommes ce que Dieu a voulu, il ne peut alors y avoir de mal à se faire du bien".
Même si c'est de l'épicurisme du XVIIIe siècle, c'est délicieusement tonique et c'est à prendre, sans modération, en plein abandon sur le sofa de l'été. L'auteur de "Thérèse philosophe", Jean-Baptiste de Boyer d'Argens, haut dignitaire de la doctrine d'Epicure, nous en rappelle la sagesse: "S'il est permis d'être épicurien, c'est dans le cas
de ne point préférer des biens imaginaires à une tranquillité réelle."

Le libertinage conduit le plus sûrement à cette "tranquillité réelle". Thérèse est le récit d'une initiation à cette finalité philosophique dont le plus sûr chemin est celui des voluptés de l'alcôve. Pas de débats sans ébats.

D'emblée, il y a donc lieu de voir dans ce petit ouvrage plus qu'un simple classique du second rayon. En dressant l'inventaire d'une bibliothèque libertine dans l'Histoire de Juliette, Sade ne s'y trompe pas: "Thérèse philosophe figurait: ouvrage charmant du marquis d'Argens, le seul qui ait montré le but, sans néanmoins l'atteindre tout à fait; l'unique qui ait agréablement lié la luxure et l'impiété, et qui (...) donnera enfin l'idée d'un livre immoral."

Goûtons-en, sans plus attendre, par ces temps où la vertu coiffe à nouveau l'intolérance et les préjugés sociaux.

Le fond de la dévotion

La première partie du livre, belle page d'anthologie d'anticléricalisme, est rédigée à partir d'un fait divers cèlèbre de l'époque et pose Thérèse en spectatrice de la rencontre entre Eradice (qui avait de l'esprit, mais elle ne l'appliquait qu'à parvenir à satisfaire l'envie démesurée qu'elle avait de faire des miracles; tout ce qui flattait cette passion devenait pour elle une vérité incontestable) et le Père Dirrag qui avait acquis la réputation de convertisseur. Cette rencontre mène tout droit à une "tartufferie qui fait le fond de la dévotion".

Le Père Dirrag, lors de son aventure, avait environ cinquante-trois ans, "son visage était tel que celui que nos peintres donnent aux satyres. Quoique excessivement laid, il avait quelque chose de spirituel dans la physionomie. La paillardise, l'impudicité étaient peints dans ses yeux. (...)

Il avait l'art de persuader. (...) On voit que la ressemblance des caractères et des vues de ce Père et de Mlle Eradice suffirait pour les unir...."

Et l'union se fit. Le Père imagina l'introduction d'un morceau de cordon de saint François, relique qui, par son intromission, devait chasser tout ce qui resterait d'impur et de charnel dans sa jeune pénitente, et la conduire à l'extase.

Il avait promis du plaisir, de l'extase à sa pénitente. Le "rubicond Priape de Sa Révérence enfila la route canonique...". (...) Dès qu'Eradice eut reconnu l'illusion du feint cordon de Dirrag, par l'application amiable du membre naturel du moine, l'élégance de cette démonstration lui fit sentir qu'elle avait été grossièrement dupée. Sa vanité se trouva blessée, et la vengeance la porta à tous les excès..."

"De tiers dans nos plaisirs"

Le commerce religieux entre Mme C... et M. l'Abbé T... est d'une saveur philosophique plus délicate, plus tendre, plus cultivée. Thérèse en fut encore le témoin secret. Elle nous le conte avec raffinement et une ravissante naïveté à peine feinte.

La première conversation du couple, conversation qu'elle surprit volontairement, la concernait directement.

- "Oui, en vérité, disait l'Abbé en entrant, elle devient tous les jours plus jolie, ses tétons sont grossis au point de remplir fort bien la main d'un honnête écclésiastique, ses yeux ont une vivacité qui ne dément pas le feu de son tempérament, car elle en a tout au plus fort, la petite friponne de Thérèse. Imagine-toi qu'en profitant de la permission que je lui ai donnée de se soulager avec le doigt, elle le fait au moins une fois tous les jours. Avoue que je suis aussi bon médecin que docile confesseur: je lui ai guéri le corps et l'esprit."

- "Mais, Abbé, reprit Mme C..., auras-tu bientôt fini avec ta Thérèse? Sommes-nous venus ici pour nous entretenir de ses beaux yeux, de son tempérament? Je soupçonne, Monsieur l'égrillard, que vous auriez bien envie de lui éviter la peine qu'elle prend de s'appliquer elle-même votre recette.

Au reste, tu sais que je suis bonne princesse, et j'y consentirais volontiers, si je n'en prévoyais pas le danger pour toi. Thérèse a de l'esprit, mais elle est trop jeune, et n'a pas assez d'usage du monde pour oser s'y confier. Je remarque que sa curiosité est sans égale. Il y a de quoi faire par la suite un très bon sujet; et sans les inconvénients dont je viens de parler, je n'hésiterais pas à te proposer à la mettre de tiers dans nos plaisirs.

Car convenons qu'il y a bien de la folie à être jaloux ou envieux du bonheur de ses amis, dès que leur félicité n'ôte rien à la nôtre."

- "Vous avez bien raison, Madame, dit l'Abbé. Ce sont deux passions qui tourmentent en pure perte tous ceux qui ne sont pas nés pour savoir penser..."

Les conversations plus "religieuses" ne manquent pas non plus de saveur: l'Abbé T... à Mme C..: "Comment des hommes ont-ils pu s'imaginer que la Divinité se trouvait plus honorée, plus satisfaite de leur voir manger un hareng qu'une mauviette, une soupe à l'oignon qu'une soupe au lard, une sole qu'une perdrix, et que cette même divinité les damnerait éternellement si, dans certains jours, ils donnaient la préférence à la soupe au lard? (...)

Toutes les religions, sans excepter aucune, sont les ouvrages des hommes; il n'y en a point qui n'ait eu ses martyrs, ses prétendus miracles. Que prouvent de plus les nôtres que ceux des autres religions?..."

Les préjugés nous aveuglent

Thérèse fera ensuite "connaissance de l'usage du monde" qui commença par l'usage du bidet, puis par le récit de la vie de la rusée Bois-Laurier. Cette histoire de Madame Bois-Laurier constitue la seconde partie du livre. Libertine de profession et encore pucelle, elle allait instruire Thérèse des caprices, des singularités des hommes que la volupté leur fait varier, indépendamment des diverses postures qu'ils savent exiger."

Président, évêque, hommes de nom, médecin, capucins, voluptueux courtisan qui ne goûtait de plaisir que par l'idée qu'il se formait de ceux qu'il voyait prendre aux autres, le Père Ange prédicateur du carême, avaient fait partie de ceux auxquels la Bois-Laurier avait su prodiguer les attentions les généreuses.

La fin de l'histoire de la Bois-Laurier ne termine pas celle de Thérèse pour qui l'esprit est une chimère s'il ne fait pas partie de la matière. "Les préjugés nous aveuglent, dit-elle, ils sont nos tyrans. (...) Que de sots, si jamais ce manuscrit venait à paraître, se récrieraient contre la lascivité, contre les principes de morale et de métaphysique qu'il contient! (...)

Je vous le répète donc, censeurs atrabilaires, nous ne pensons pas comme nous voulons. L'âme n'a pas de volonté, n'est déterminée que par les sensations, que par la matière. La raison nous éclaire, mais elle ne nous détermine point. L'amour-propre, le plaisir à espérer, ou le déplaisir à éviter, sont le mobile de toutes nos déterminations...".

Dans un va-et-vient finement dosé, Thérèse passe du libertinage de l'esprit à la pensée philosophique. Ses années d'apprentissage se terminent. Reste l'épreuve ultime à laquelle la convie l'homme qui lui propose de partager "la tranquillité réelle", la fin des préjugés.

C'est l'aboutissement, le moment où elle abandonne le raisonnement et la philosophie pour s'identifier à ses passions enfin révélées, pour son accomplissement dans la plénitude d'une volupté sans fin. Après les "épreuves" initiatiques, elle accède au réel. Etre enfin au monde.

L'expérience direct de la pratique

Dans sa lecture, intitulée "Thérèse ou la face cachée du philosophe", Guillaume Pigeard de Gurbert entreprend en premier lieu de faire la preuve que Boyer d'Argens est bien l'auteur de "Thérèse philosophe", édité d'abord dans l'anonymat, "ce roman si peu romanesque parce qu'il "dit" l'expérience directe de la pratique écurienne du plaisir".

Pigeard de Gurbert précise ensuite le philosophe, ses thèses épicuriennes et materialistes: "Chez lui, la recherche philosophique et le roman de l'existence coïncident, se confortant mutuellement. Philosopher, c'est réaliser le plaisir, principe et fin de la vie accomplie, dans un art de vivre qui confond l'opération de la pensée et l'expérience de la volupté."

"L'homme, a écrit Boyer d'Argens, ne peut commencer à penser que lorsqu'il commence d'avoir des sensations". C'est la défaite de la morale au profit du seul plaisir de la jouissance. C'est le primat du réel sur le pensé.

En revenir à Sade

Mais, à la fin de l'été, c'est Justine, c'est Juliette qu'il nous faut retrouver. Nous citions Sade, en début de texte. Il va sans dire qu'il n'existe rien de commun entre les deux oeuvres. Chez Sade, l'érotisme est dépassé par la densité de l'obsession, Dieu est nié dans l'insulte et la solitude est l'extrême vertige de l'abîme dans l'irrémédiable insatisfaction. Comme l'écrivait Baudelaire, il faut toujours en revenir à Sade.

"Mais, la philosophie, Justine, n'est point l'art de consoler les faibles; elle n'a d'autre but que de donner de la justice à l'esprit et d'en déraciner les préjugés. Je ne suis point consolant, moi, Justine; je suis vrai". (Sade: "La nouvelle Justine").

Sade ou l'absolu.

Pierre Bastin

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(1) Jean-Baptiste de Boyer, marquis d'Argens, vécu de 1703 à 1771. L'interrogation du goût et des plaisirs constitue, tout au long de son oeuvre, le principe directeur d'une philosophie qui occupe une position centrale dans l'épicurisme français.
(2) Thérèse philosophe ou Mémoires pour servir à l'histoire du P. Dirrag et de Melle Eradice. Jean-Baptiste de Boyer d'Argens. Récit. Lecture et présentation de Guillaume Pigeard de Gurbert. Editions BABEL (Coédition Actes Sud-Labor-L'Aire). 171 pp. 39 FF.

(Cet article a été publié dans la page "Culture" du quotidien liégeois "La Wallonie" du lundi 1er juin 1992.)


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