Gravitation - Arts

Le surréalisme vient de perdre
un de ses peintres les plus authentiques

André Masson
ou l'épaisseur du rêve


En attente d'une autorisation de publication

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Le peintre surrealiste français André Masson est décédé à son domicile parisien
dans la nuit du 27 au 28 octobre. Nous avons annoncé la nouvelle en quelques lignes
dans nos éditions du jeudi 29 octobre. Ces quelques lignes n'étaient pas à la mesure
de l'homme qui venait de s'éteindre à l'âge de 91 ans. André Masson est
un des peintres les plus authentiques du sunéalisme. D'où ce nécessaire hommage.

Moins connu du grand public que Picasso, Dali, Ernst ou Miro, Andre Masson n'en est pas moins essentiel dans son apport à l'art surréaliste mais encore à la révolution surréaliste, comme le sont Victor Brauner, Wolfgand Paalen, Yves Tanguy, Toyen ou encore Wilfredo Lam, pour ne citer qu'eux.

C'est en compagnie de Joan Miro, qu'André Masson rejoignit le groupe d'André Breton, Soupault, Eluard, Péret, Aragon, Desnos en 1924. l'annee de la publication du Premier Manifeste du Surréallsme redigé par Breton.

La toute-puissante du rêve

Surréalisme: "Automatisme psychique pur par lequel on se propose d'exprimer, soit verbalement, soit par écrit; soit de tout autre manière, Ie fonctionnement réel de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccuption esthétique ou morale (...). Le Surréalisme repose sur la croyance à la réalite supérieure de certaines formes d'associations négligées jusqu'à lui, à la toute-puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée..." Telle était la définition du surréalisme rédigée dans le Premier Manifeste.

Georges Limbour, autre surréaliste de la première heure a tracé d'André Masson lorsqu'il avait vinqt-deux ans un portrait mémorable: "Ecorché vif, le regard visionnaire, la parole sacadée, le ton passionné, une agilité de pensée peu commune, le don du raccourci, le fer brûlant de l'imagination, le rire explosif et déchirant...." Il est resté le même jusqu'à sa mort. C'était aussi l'homme d'une érudition considérable.

"Une idée physique de la révolution"

On peut dire que pour Masson le surréalisme fut son élé- ment vital. Il dessinait surréaliste (dessins automatiques) à volonté comme le poète Robert Desnos parlait surréaliste à volonté.

Dans le combat mené contre la sociéte, par les Surréalistes, il fut aux premières lignes. Il n'avait d'ailleurs pas hésité à écrire dans le numéro 3 de la ré- vue "La Révolution surréaliste".

Malgré une brouille de courte durée en 1929, André Masson resta toujours proche de Breton. On les retouvera ensemble accompagnés de Max Ernst, à Marseille en février 1941 pour gagner les Etats-Unis et fuir le régime nazi.

Pour ce qui est de son oeuvre, elle correspond très justement à la conception que Breton se faisait de la peinture qui devait relever de l'aventure mentale: "Il m'est impossible de considérer un tableau autrement que comme une fenêtre dont mon premier souci est de savoir sur quoi elle donne... et je n'aime rien tant que ce qui s'étend devant moi à perte de vue."

L'unité de l'être

Patrick Waldberg note à son propos dans "Le Surréalisme" (Ed. Skira): "Au premier regard de l'oeuvre de Masson apparaît comme une sublimation de la violence, où la Nature, sans relâche, se déchaîne, se decharge et se recrée, - comme une dialectique implacable du désir et de la mort (...) A côté de cet univers de crime et de sang, il y a celui de la fête - les deux se trouvant parfois indiscernement melées. Le massacre rejoint l'étreinte, l'horreur du meurtre se mue en extase à l'instant du sacrifice. La passion qui secoue l'oeuvre de Masson (...) c'est la nostalgie du sacré, de la communication sans l'aide des mots, de l'unite de l'être..."

Dans "L'art surréaliste" (Ed. Hazan), Sarane Alexandrian va encore plus loin à son propos: "Et surtout Masson dessina, il dessina inlassablement, des suites qui formèrent des chroniques (...) des dessins magnifiques dont l'érotisme, la cruauté, le sacré, atteignent à une grandeur épique..." Quant à Paul Eluard, il résume sa démarche en une seule phrase: "André Masson se leva pour ensevelir le Temps sous les paysages et les objets de Passion humaine."

Mais on ne peut pas clôre ce court hommage sans revenir à André Breton lui-même, et à ce qu'il écrivit en 1939 sur l'oeuvre de Masson. "Le goût du risque est indéniablement le principal moteur susceptible de porter l'homme en avant dans la vie de l'inconnu. André Masson en est au plus haut point possedé: il n'est pas d'esprit sur qui gardent autant de prise les interrogations majeures qui jusqu'à nous déchirent les siècles - Héraclite, la Cabale, Sade, le romantisme allemand, Lautréamond - pas d'esprit qui leur ait offert un terrain de percussion si propice.

Surprendre la vie à sa source

Mais cet esprit est aussi délié d'eux de tout l'irrésistible appel de la vie, cette vie qu'il est le seul peintre à toujours vouloir surprendre à sa source et qui l'amène à se pencher électivement sur les métamorphoses. La peinture d'André Masson n'a cesse de procéder de ces phénomènes de germination et d'éclosion saisis à l'instant où la feuille et l'aile, qui commencent à peine à se déplier, se parent du plus troublant, du plus éphemère, du plus magique des lustres.

De la fixation de cet instant où l'être prend connaissance, elle ne s'est guère écartée que dialectiquement pour la fixation de l'instant où l'étre perd connaissance, comme dans la "Metamorphose des amants". L'érotisme, dans l'oeuvre de Masson, doit être tenu pour la clé de voûte. C'est lui qui dispose de l'agencement convulsif des corps d'hommes, et de femmes entrainant dans teur merveilleuse rixe jusqu'aux meubles qui n'étaient encore suspects que de garder leur empreinte. (...) C'est le guide le plus sûr, le plus lucide qu'il y ait vers l'aurore et les pays fabuleux..."

A bien y regarder, I'oeuvre d'André Masson n'a pas fini de nous réserver des surprises et des enchantements, à l'encontre des déceptions dont l'art d'aujourd'hui se montre prodi gue a notre égard. Que sa mort nous incite à y revenir.

L'auteur de "La Machine à remonter le temps", H.G, Wells, a dit des toiles de Masson qu'elles étaient des "machines à rêver". André Masson ou l'épaisseur du rêve.

Pierre BASTIN

(Cet article a été publié dans le supplément culturel du quotidien liégeois "La Wallonie",
du vendredi 6 novembre 1987.)


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