
"Comment l'homme tient-il debout? Cette question est capitale. Si être debout est essentiellement humain, les conditions cachées de l'équilibre sont des circonstances historiques. Pourquoi et comment Debout?
Ceci, la main, le langage - la mémoire ARTICULEE.
Mais le problème précis serait le suivant: Dans l'homme debout et immobile, quel est l'état de chaque muscle depuis les pieds jusqu'au crâne?
Le centre de gravité - projeté sur l'horizontal, etc., et l'état nerveux et la durée de cette station. Toute durée de cette espèce est liée à une puissance. Il y a donc une nouveauté, une création nerveuse quand paraît la substitution du bipède au quadrupède." C'est la question que posait Paul Valéry. (1)
Léonard de Vinci lui avait déjà répondu dans ses "Carnet" (2): "Commence ton anatomie par la tête, finis-la par la plante des pieds".
Parlant de Léonard, Paul Valéry dit avec émerveillement: "Il adore ce corps de l'homme et de la femme qui se mesure à tout. (...) Il guette la chute légère du pied qui se pose, le squelette silencieux dans les chairs, les coïncidences de la marche, tout le jeu superficiel de chaleur et fraîcheur frôlant les nudités... (...) Et la face, cette chose éclairante, éclairée, la plus particulière des choses visibles, la plus magnétique, la plus difficile à regarder sans y lire, le possède. (...) Autour des yeux, points fixes dont l'éclat se change, il fait jouer et se tirer jusqu'à tout dire, le masque où se confonde une architecture complexe et des moteurs distincts sous l'uniforme peau..." (3)
Léonard de Vinci avait déjà tout expliqué dans ses "Carnets": "Fais d'abord les os, c'est-à-dire les bras, et montre la puissance motrice en allant de l'épaule au coude, dans toutes ses lignes; puis du coude au bras; puis du bras à la main et de la main aux doigts. Pour le bras, indique, à part, comment les doigts s'ouvrent. Dans la démonstration suivante, montre ces muscles habillés, avec les seconds mouvements digitaux; procède par étapes, pour être précis. Place d'abord sur les os les muscles qui s'y rattachent sans les confondre avec d'autres; joins-y les veines et nerfs qui les nourrissent, après avoir figuré l'arbre des veines et nerfs sur les simples os."
Dans son journal, à propos du "Voyage du Cardinal Luis d'Aragon à travers l'Allemagne, les Pays-Bas, la France et l'Italie du Nord" (1517-1518), Antonio de Beatis (son secrétaire) écrit, en date du 10 octobre 1517: "En une partie isol"e du château (d'Amboise), monseigneur et nous allâmes voir messer Lunardo Vinci le Florentin... Ce gentilhomme a écrit sur l'anatomie avec grand luxe de détails, montrant par des illustrations à la fois les membres et les muscles, les nerfs, veines et ligaments des parties internes, et tout ce qui peut être montré dans le corps des hommes et des femmes, d'une façon qui n'avait encore jamais été égalée par personne.(...) Il a aussi traité de la nature de l'eau, de diverses machines et autres matières qu'il a consignées en d'innombrables volumes, - tout cela en langue vulgaire - lesquels s'ils viennent au jour, seront profitables, et de grand agrément".
C'est maintenant chose faite, en tout cas, pour ce qui a trait à l'anatomie de l'homme. La Bibliothèque royale de Windsor abrite la plus belle collection privée de dessins existant au monde, et son fleuron le plus précieux est représenté par un ensemble de plus de six cents feuillets de Léonard de Vinci.
Les Editions du Seuil viennent d'en publier une quarantaine, des dessins anatomiques, accompagnés d'études et de commentaires de la main même de l'artiste, réunis dans un livre luxueux, tout aussi passionnant pour l'amateur d'art que pour ceux qui s'intéressent à l'histoire de l'art, comme à l'histoire des sciences et de la médecine. (4)
Ces dessins avant tout scientifiques sont aussi d'authentiques oeuvres d'art. S'ils nous donnent une perception plus juste de l'histoire de l'art et de la médecine à l'époque de la Renaissance, ils nous révèlent aussi la fascination du génie que fut Léonard de Vinci ("Ce chef-d'oeuvre d'existence harmonique et de plénitude des puissances humaines", selon l'expression de Valéry), pour les manifestations de la vie et sa sensibilité d'artiste aux aspects esthétiques du monde physique.
Léonard de Vinci (1452-1519), peintre, sculpteur, architecte, ingénieur, écrivain, ne conçut pas la recherche scientifique en opposition à la création artistique, mais comme une nécessaire complémentarité, pour la compréhension et l'expression de l'homme et de l'Univers.
L'auteur de l'incomparable chef-d'oeuvre qu'est la "Dame à l'hermine" (Musée de Cracovie) intégra ses observations physiques à sa création artistique, centre de convergence et lieu d'expression de son savoir et de son génie. Le secret de la puissante présence physique de cette oeuvre réside dans cette connaisance profonde, "géologique", anatomique, viscérale, dans ce "vécu" de l'intérieur du modèle, dans la compréhension de la "mécanique" de sa chair, qu'il sut acquérir.
"Anatomie de l'homme" nous introduit au coeur de sa
création,
dans la chair même de son art.
Pierre Bastin
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(1) "Soma et CEM" dans "Cahiers" 1 de Paul Valéry. Gallimard/NRF.
Coll. Bibliothèque de la Pléiade.
(2) "Les Carnets" Leonard de Vinci. TEL/Gallimard.
(3) "Variétés". oeuvres 1. Paul Valéry. Gallimard/NRF. Coll. Bibliothèque de La Pléiade.
(4) "Léonard de Vinci. Anatomie de l'homme. Dessins de la collection
de la reine Elisabeth II. Textes de Martin Clayton, conservateur adjoint
du cabinet des dessins et des estampes de la Bibliothèque royale de
Windsor, et de Ron Philo, anatomiste (Texas Medical School de
Houston, USA). Ed. du Seuil. 142 pp. 290 FF.
(Ce "Médiard" a été publié à la première page de "Médiascope",
le supplément culturel
du quotidien liégeois "La Wallonie", du vendredi 27 novembre 1992.)